24 octobre 2013

Montrez-nous vos saints !

Bernanos

"Notre Eglise est l'Eglise des saints. Tout ce grand appareil de sagesse, de force, de souple discipline, de magnificence et de majesté n'est rien de lui-même, si la charité ne l'anime. Mais la médiocrité n'y cherche qu'une assurance solide contre les risques du divin. Qu'importe ! Le moindre petit garçon de nos catéchismes sait que la bénédiction de tous les homme d'Eglise ensemble n'apportera jamais la paix qu'aux âmes déjà prêtes à la recevoir, aux âmes de bonne volonté. Aucun rite ne dispense d'aimer."

Georges Bernanos, Jeanne ,relapse et sainte, 1929

13 juillet 2013

La vie est un énorme caillou

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Recherche sur l’embryon : passionnante analyse, à lire sur L'Alouette, la "petite gazette des jeunes libre-plumes" :

"... Il revient désormais à l’Etat de définir la réalité de manière autoritaire, d’imposer d’en haut les limites que l’on ne veut plus chercher dans la nature des choses, cette nature qu’il revenait autrefois à la science de connaître. Désormais, c’est l’Assemblée Nationale qui pourra dire ce qu’est la dignité, ce qu’est la parenté, ce que sont le vivant et l’humain. (...) Le pouvoir produit le savoir, ce dernier devant, en retour, légitimer le pouvoir. (...) La science ne devient pas seulement une technique neutre : elle est un instrument de domination. Et l’ombre de Foucault, toujours, nous rappelle qu’il n’est pas de pire tyrannie que celle qui s’exerce au nom du progrès scientifique."

12 juillet 2013

La Fabrique des homophobes

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Petite leçon LGBTQ à travers la Gay Pride de Lyon

Au-delà de ce que j’ai ressenti comme une fête industrielle, débordante d’une joie factice, banale et triste, aux rythmes saturés, je crois discerner dans le phénomène de la Gay Pride un fait politique décisif. La mise en valeur de "fiertés" particulières dues à certaines pratiques sexuelles juxtaposées à la lutte proclamée contre les "phobies" correspondantes, elle-même mêlée à des réclamations de "droits" particuliers (en l’occurrence la PMA pour les couples de lesbiennes), tel est le principe étrange – et pour le moins paradoxal – de cette manifestation. Et c’est justement cet amalgame douteux qui est à mon sens le facteur le plus générateur d’"homophobie"…

Fier d’être normal ou d’être marginal ?

Chaque Gay Pride repose sur une contradiction fondamentale. Il s’agit de donner une visibilité à l’homosexualité, à la culture qu’elle est censée produire, mais surtout de faire de la pub au business gay-friendly qui ne manque jamais de déployer son "arsenal commercial" (Jean-Sébastien Thirard, ancien président de l’association Lesbian & Gay Pride Paris). Cette entreprise de "visibilisation" apparaît traversée par deux tensions contraires : la prétention à la normalité et l’affirmation d’une singularité. Proclamer une "fierté", c'est nécessairement poser un acte clivant, car qui dit fierté" dit "appartenance", c’est-à-dire distinction, voire exclusion, ce qui tendrait à légitimer les sentiments de "honte", "jalousie", "regret", consécutifs à la non-appartenance.

Alors que se multiplient médias, magasins, sites de rencontres, activités, clubs, etc. réservés aux personnes catégorisées comme LGBT, aggravant encore des fractures communautaires déjà bien installées au sein de la société, il est difficile d’accorder du crédit aux discours marquant la volonté des homosexuels de rejoindre la vie conjugale et sociale ordinaire. Comment comprendre qu’un gouvernement qui n’a que le mot "République" à la bouche et qui parle d’"arracher l’élève à tous les déterminismes, familial, ethnique, social, intellectuel" laisse se renforcer, au point de soutenir, ces logiques communautaristes dont la Gay Pride est la vitrine ? Je ne m’explique pas que deux des principaux arguments en faveur de la loi Taubira aient été aussi discordants sans que personne ne s’en émeuve : d’une part, il nous faudrait accueillir les couples de même sexe dans la "maison commune" du mariage civil ; d’autre part, "Qu’est-ce que le mariage des homosexuels va enlever aux hétérosexuels ?". C’est-à-dire dans un cas la prétention à l’assimilation républicaine, dans l’autre son contournement puisqu’on raisonne en catégories distinctes qui se partageraient des privilèges et des droits.

100_5099.JPGSi les responsables LGBT voulaient vraiment entrer dans la "maison commune", encourageraient-ils ce communautarisme sexuel ? Il existe par exemple un Syndicat National des Entreprises Gaies qui "assure la représentation et la défense des intérêts des entreprises adhérentes gay et gay-friendly". Il existe aussi une "boutique 100% gaie et lesbienne et fièr(e)s de l’être" en ligne, "achetergay.com", spécialisée dans "les produits rainbow, arc-en-ciel et identitaires pour tous les homosexuels". Sans oublier "le site des sexualités gay", "Prends-moi", qui a pour slogan : "la sexualité est un jeu". Consommer gay, lire gay, baiser gay, respirer gay… N’est-ce pas là une de ces dérives sectaires (au sens étymologique de séparatiste) qui s’opposent aux principes universalistes de la République ? Au lieu d’agrandir la "maison commune" de l’institution du mariage, la loi Taubira ébranlant ses fondations n’a fait que renforcer ses divisions : il est hélas de plus en plus visible que quelques personnes squattent l’immeuble sans s’acquitter des charges ni se soucier d’intégrer la copropriété… Le "mariage pour tous" n’est en réalité que le mariage de quelques uns imposé à tous, comme en témoigne le flop retentissant du "salon du mariage gay" (The G-Day) organisé le 23 juin à Paris : à peine 150 visiteurs, dont des couples homme/femme et des figurants, selon les commerçants furieux. En dépit des déclarations d’intentions, la logique clanique semble l’emporter, le « mariage » gay restera toujours gay, c’est-à-dire parodique, et se distinguera toujours en pratique du mariage entre un homme et une femme. Il restera la marque d’un caprice identitaire égocentré.

D’une fierté l’autre

Il est notoire que les rangs de la Gay Pride sont largement composés de non-homosexuels. Et vu que les homosexuels qui s’y trouvent ne sont pas forcément très représentatifs, on peut légitimement se demander de quoi ces gens sont donc si fiers[2]. Assez largement, ce que le grand public perçoit des homosexualités contemporaines – diverses, complexes, mystérieuses – c’est cette foire LGBT annuelle où s’expose le marketing le plus agressif et où paradent côte à côte syndicats, partis de gauche (du NPA au PS), associations, médias et entreprises, tous espérant engranger quelques voix ou quelques sous, tous en mal de visibilité, et tous très « fiers » de marcher unis pour la procréation artificielle et la fabrication d’orphelins de père (« PMA pour toutes »)[3].

100_5185.JPGFierté pseudo-communautaire des pratiques sexuelles, fierté des stéréotypes (tenues criardes, grandes folles aux talons démesurés, exhibitionnisme…), fierté de la « branchitude », fierté de l’hédonisme jouisseur, fierté du consumérisme à outrance, etc. : autant de « fiertés » parallèles vides, toutes autocentrées, qui s’affichant se neutralisent. Autant de porte-parole autoproclamés qui accaparent les attentions, confisquent à leur profit la représentation médiatique et rejettent dans l’ombre tous ceux qui n’en sont pas. Tout est en place pour la confiscation par les LGBT de ce que certains appellent la « communauté » homosexuelle : qui ne se sent pas à l’aise dans cette marche n’a pas de quoi être fier. Ni de ce qu’il est ni de ce qu’il pense. D’ailleurs, l’Inter-LGBT pense très bien à sa place. Il n’existe pas, il est nié par ceux-là mêmes qui prétendent parler pour lui. Car toute exhibition a son envers : l’"invisibilisation" de ceux qui n’ayant pas l’âme moutonnière refusent de suivre les sbires de Pierre Bergé. Dans la foire d’empoigne médiatique, on n’existe jamais qu’au détriment des autres. Les porte-paroles officieux qui défilent seins et culs nus ou les porte-paroles officiels, tels Nicolas Gougain ou Caroline Fourest, incarnent-ils vraiment l’image que veulent donner d’elles-mêmes dans la société française les personnes homosexuelles ? La Gay Pride est l’arbre caricatural qui cache la forêt profonde, et cette imposture entretenue, il ne faut pas s’étonner que nos compatriotes s’en méfient de plus en plus.

La tartuffière : à communauté fantasmée, ennemi imaginaire

100_5188.JPGLa Gay Pride est une farce hypocrite. Elle noie le conflit de la revendication politique dans le carnaval de l’exhibition festive pour donner un visage non seulement humain mais jeune et cool à un projet qui l’est beaucoup moins. Philippe Murray a tout dit déjà là-dessus[4]. Mais la célébration des "fiertés" homosexuelles ne serait rien sans la peur. Il lui faut la condamnation des "phobies" parallèles, car qui dit "fierté" dit en retour "phobie", c’est-à-dire étymologiquement "peur morbide"[5]. Pour fabriquer de la fierté, il faut pouvoir délimiter un camp du Bien et un camp du Mal, il faut des repoussoirs. Ce seront donc les "phobes" : "barjots", "fachos", "cathos", bref ces néo-beaufs, conservateurs ringards, tous acharnés à persécuter les "homos", parangons des vertus contemporaines. Et à chaque fierté sa phobie, et à chaque victime son bourreau : "gayphobe", "lesbophobe", "transphobe", "biphobe", etc. C’est ainsi qu’à la fierté dérisoire d’appartenir à une communauté fantasmée répond la fierté creuse de combattre des ennemis imaginaires. De la même manière que les "antifas" se comportent comme des fascistes, à force de lutter contre une chimère – ce "fascisme" protéiforme et sans cesse renaissant qu’ils voient partout où est remise en cause la marche lumineuse du progrès – les militants LGBT se décrédibilisent en traquant l’homophobie partout où un désaccord politique pointe.

100_5181.JPGAutant on comprend très bien que le Comité d’Urgence Anti-Répression Homosexuelle ait manifesté en 1981 pour la dépénalisation de l’homosexualité, autant il est scandaleux que la revendication de "la PMA pour toutes" se fasse au nom de la lutte contre la "lesbophobie"[6]. L’illusion obsidionale qui menace chaque minorité – "Tout le monde nous veut du mal, nous sommes persécutés" – devient dangereuse pour tous quand elle sert de prétexte à des revendications partisanes. La stratégie victimaire est simple. J’ai le droit de me marier ou d’adopter, si tu n’es pas d’accord, c’est que tu ne m’aimes pas, donc que tu es homophobe. Si toi contre, toi phobe. Si toi phobe, toi malade, toi délinquant, toi dangereux. Pour noyer son chien, on l’accuse de la rage[7]. Si "le crime pédérastique aujourd’hui ne paie plus" (Brassens), la victimisation elle rapporte toujours. Ceux qui croient bon de jeter de l’huile sur le feu en criant à l’homophobie comme Pierre au loup gagneront peut-être sur le plan des politiques immédiates, mais risquent fort de perdre sur le long terme de l’acceptation des personnes homosexuelles, car on n’empêche pas impunément les gens de penser ce qu’ils veulent. Alors que nos amis LGBT prennent garde de ne pas subir le même sort que les éreuthophobes, ces malheureux qui rougissent d’autant plus qu’ils craignent de rougir. Lutter contre le rejet des personnes homosexuelles est juste, utile et nécessaire. Inventer de toutes pièces un ennemi imaginaire – le "phobe" – pour asseoir sa légitimité médiatico-politique et s’engraisser de subventions est juste... obscèneIl est vrai que révéler au grand jour la trahison par la "gauche" des milieux populaires au profit de certaines "minorités" qui imposent par le bruit leur visibilité ne joue pas non plus en faveur de la bonne réputation des lobbies LGBT dans le petit peuple qui souffre, relégué aux oubliettes médiatiques et politiques, pas plus d’ailleurs que leurs collusions respectives avec le marketing industriel. Jean-Sébastien Thirard reconnaît d’ailleurs lui-même qu’"au milieu des années 80, les Lesbian & Gay Pride étaient devenues exclusivement commerciales". Trente ans plus tard, la réalité du défilé, en dépit des communiqués de presse, reste bien moins politique que consumériste.

Faire croire que les homosexuels ne sont que des jouisseurs hédonistes superficiels et fiers de l’être, telle est l’erreur fondamentale de la Gay Pride, l’erreur pour ainsi dire homophobigène – ou plus exactement LGBTphobigèneLes mêmes qui finissent par faire de l’homosexualité le principe du génie des Sapho, des Rimbaud, des Proust ou des Alan Turing, seraient peut-être mieux inspirés de nous montrer les créateurs, les artistes, les entrepreneurs homosexuels d’aujourd’hui. Alors comprendrions-nous sans doute mieux de quoi et pourquoi ces gens qui défilent sont si fiers[9]. Le philosophe Ivan Illich dénonçait les fausses-bonnes solutions qui aggravent les problèmes au lieu de les résoudre, observant que ce sont les lourdes pompes censées écoper le navire qui risquent de le faire couler. Supporterons-nous longtemps encore que la lutte subventionnée contre l’"homophobie" renforce ladite homophobie parmi le peuple de France ?

Article paru sur L'Alouette, le 28 juin 2013


[1] Fiers d’entrer dans la norme – c’est-à-dire en l’occurrence d’avoir désormais accès à l’institution "bourgeoise" qu’est le mariage selon Pierre Bergé – ou fiers d’être à la marge – c’est-à-dire de se "marier", de se trémousser, de consommer, de baiser, etc. d’une manière particulière ?

[2] Sous l’égide de la ville de Lyon et de la Région Rhône-Alpes, partenaires de l’événement…

[3] Quoique le très subversif panneau "Tekno against Fachos" aurait peut-être réussi à l’étonner encore.

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[4] Ainsi les arachnophobes ont-ils peur des araignées, les coulrophobes des clowns, les bélénophobes des épingles, les apéirophobes de l’infini. Et les homophobes alors ? Ont-ils peur (des "homos") ou font-ils peur (aux homos) ?

[5] Il ne s’agit pas de relativiser la gravité de tel ou tel acte « homophobe », mais simplement de refuser de céder au réflexe victimaire en donnant une dimension politique et symbolique disproportionnée à de simples faits divers pour les récupérer à des fins idéologiques.

[6] D’ailleurs, si toi homo mais contre, toi phobe quand même, toi toiphobe.

[7] On pourrait d’ailleurs à cet égard demander des comptes précis à toutes ces associations financées par l’argent public, c’est-à-dire par le travail des Français et la dette de nos enfants. Quels résultats réels pour quel coût réel ? 

NB : Le fait que l’auteur de cet article se soit fait jovialement cassé la gueule par de gentils extrémistes alors qu’il traversait la foule de la Gay Pride place Bellecour n’influe en rien sur l’article, puisque ces derniers – membres sans doute autoproclamés d’un service d’ordre informel – n’avaient objectivement pas grand-chose à voir avec l’immense majorité des manifestants.

14 juin 2013

A quoi bon reculer ? vivre, c'est résister

Temp.JPG« Je hais les indifférents. Comme Friedrich Hebbel, je pense que "vivre, c'est résister". Il ne saurait y avoir seulement des hommes, des étrangers à la cité. Un homme ne peut vivre véritablement sans être un citoyen et sans résister, car l'indifférence, c'est l'apathie, le parasitisme, et la lâcheté, non la vie.

L’indifférence est le poids mort de l’histoire. C’est le boulet de plomb de l'inventeur, la matière inerte où s'enfoncent les enthousiasmes les plus éclatants, le marécage qui entoure l'ancienne cité et la défend mieux que les murailles les plus solides, mieux encore que la poitrine de ses guerriers, parce qu'elle engloutir ses assaillants dans ses goulées de limon, les décime et les décourage jusqu'à les faire renoncer parfois à leur entreprise héroïque. L’indifférence opère puissamment à travers l’histoire. Elle opère passivement, mais elle opère. C’est la fatalité ; c’est ce sur quoi l’on ne peut compter ; c’est ce qui bouleverse les programmes, renverse les plans les mieux construits ; c’est la matière brute qui se rebelle contre l’intelligence vient l'assommer. Ce qui se passe, le mal qui frappe le monde est moins dû à l’initiative de quelques uns qu’à l’indifférence et à l’absentéisme du plus grand nombre. Ce qui advient, n'advient pas tant parce que quelques uns veulent que cela advienne, mais parce que la masse des hommes abdique sa volonté, laisse faire, laisse s'amasser les nœuds que seule une épée pourra ensuite trancher, laisse promulguer les lois que seule une révolte pourra ensuite abroger, laisse arriver au pouvoir les hommes que seule une révolution pourra ensuite chasser.

Des faits mûrissent dans l’ombre, quelques mains, qui échappent à tout contrôle, tissent la toile de la vie collective, et la masse l'ignore, parce qu'elle ne s’en soucie point. Les destins d’une époque se trouvent ainsi manipulés en fonction des visions étroites, des objectifs immédiats, des ambitions et des passions personnelles de petits groupes actifs, et la masse l'ignore parce qu'elle ne s'en soucie pas. Mais les faits qui ont mûri finissent par se déclarer, mais la toile tissée dans l’ombre est enfin achevée, et alors il semble que la fatalité emporte les choses et les hommes, il semble que l'histoire ne soit qu'un énorme phénomène naturel, une éruption, un tremblement de terre, duquel tous sont victimes, ceux qui l'ont voulu et ceux qui ne l'ont pas voulu, ceux qui savaient et ceux qui ne savaient pas, ceux qui ont agi et ceux qui n'ont rien fait. Et ces derniers se fâchent, voudraient échapper aux conséquences, ils voudraient qu'il soit clair que non, ils ne voulaient pas cela, que non, ils ne sont pas responsables. Certains se mettent à pleurnicher de manière pathétique, d'autres blasphèment avec obscénité, mais rares sont ceux qui se demandent : et si moi aussi j'avais fait mon devoir, si j’avais tenté de faire valoir ma volonté, mon conseil, serait-il advenu ce qui est advenu ? Pourtant ils sont rares ceux qui se reprochent leur indifférence, leur scepticisme, et plus rares encore ceux qui regrettent de ne pas avoir prêté leurs bras et leur activité à ces groupes de citoyens qui ont combattu et se sont proposé de procurer tel ou tel bien, précisément pour éviter ce mal.

La plupart d'entre eux, au contraire, une fois les événements accomplis, préfèrent parler de faillite, de décadence, de valeurs oubliées, d'idéaux effondrés. Et ils s'obstinent ainsi à récuser toute responsabilité personnelle. Le problème n’est pas qu'ils soient incapables d'envisager des solutions pour les problèmes les plus urgents, mais que ces solutions restent superbement infécondes, que leur contribution à la vie collective n'est animée par aucune lumière morale ; c'est le produit des curiosités intellectuelles, et non pas de ce sens poignant des responsabilités historiques qui demande à tous d'être actifs, et n'admet aucune indifférence, aucune agnosticisme.

Je hais les indifférents en raison de l'ennui que me procurent les pleurnicheries des éternels innocents. Je demande des comptes à chacun d’entre eux : comment avez-vous assumé la tâche que la vie vous a confiée et qu'elle vous confie tous les jours ? Je demande : qu'avez-vous fait, et surtout, que n'avez-vous pas fait ? Et je sens que je pourrai être inexorable, que je ne vais pas gaspiller ma pitié, que je ne vais pas pleurer avec eux. Je suis résistant, je vis, je sens déjà battre dans les consciences viriles de mon camp l'activité des cités futures que nous sommes en train de construire. Et dans ce camp, la chaîne sociale n'épargne personne, et dans ce camp, ce qui arrive n'est pas dû au hasard ou à la fatalité ; c'est l'oeuvre intelligente des citoyens. Dans mon camp, personne ne reste à la fenêtre pour regarder un petit nombre se sacrifier et se saigner en se sacrifiant. Et jamais celui qui reste à la fenêtre, en embuscade, ne veut profiter du peu de bien que l'activité de ce petit nombre peut apporter, jamais il ne défoule sa déception en insultant le sacrifié, le saigné, parce qu'il aurait échoué dans son intention. »

Extraits adaptés de "Odio gli indifferenti" d'Antonio GRAMSCI, La Città futura, 11 février 1917, Payot-Rivages, 2012 [Tony Rayl - Yuma Pioneer via Associated Press].

15 mai 2013

Le fouissement des Veilleurs

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« Le radicalisme anticlérical, anticatholique entend conserver tout ce qui profite à ses intérêts politiques parlementaires ; il entend ne conserver pas, au besoin supprimer tout ce qui nuit à ses intérêts politiques parlementaires, ni les pleines et seules vraies conservations, ni les pleines et seules vraies révolutions n’admettent de ces marchandages ; à toute une vie, comme est la vie chrétienne, en particulier catholique, rien ne se peut mesurer que toute une vie nouvelle, toute une révolution, c’est-à-dire un fouissement plus profond ; res nova disaient les Latins, vita nova dirons-nous, car une révolution revient essentiellement à fouir plus profondément dans les ressources non épuisées de la vie intérieure ; et c’est pour cela que les grands hommes d’action révolutionnaire sont éminemment des grands hommes de grande vie intérieure, des méditatifs, des contemplatifs ; ce ne sont pas les hommes en dehors qui font les révolutions, ce sont les hommes en dedans. »

Charles Péguy, Avertissement au Cahier Mangasarian, Onzième cahier de la cinquième série (1er mars 1904), Œuvres en prose 1898-1908, Pléiade, p. 1388.

02 mai 2013

Ce qui tient inexplicablement debout

Franz SCHUBERT, Sonate D960 en si bémol Majeur

« La dernière sonate de Schubert pour piano m'était revenue, hier soir, par surprise, une fois de plus, je me suis dit simplement « voilà ». Voilà ce qui tient inexplicablement debout, contre les pires tempêtes, contre l’aspiration du vide, voilà ce qui mérite, définitivement, d’être aimé : la tendre colonne de feu qui vous conduit, même dans le désert qui semble n’avoir ni limites, ni fin. »

Philippe JACCOTTET, Notes du Ravin, Fata morgana, 2001, p. 21.

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29 avril 2013

1984 : Retrait de la Loi Savary

13:39 Publié dans Notre époque, Politique, Vidéos | Commentaires (0) |

17 mars 2013

"Je hais les indifférents"

Samedi 12 janvier 2013

Antonio GRAMSCI à l'Assemblée Nationale, sous le bronze de Mirabeau

Extraits du prologue de 1940 :

"Ce qui advient, le mal qui frappe le monde n'advient pas tant parce que quelques uns ont voulu que cela advienne, mais parce que la masse des hommes abdique sa volonté, laisse faire, laisse s'amasser les noeuds que seule une épée pourra ensuite trancher, laisse promulguer les lois que seule une révolte pourra ensuite abroger, laisse arriver au pouvoir les hommes que seule une révolution pourra ensuite chasser..."

16:57 Publié dans Création, Littérature, Vidéos | Commentaires (1) |

09 mars 2013

Le courage aussi est une patrie

A.png- "Oui, vos hommes savent se battre, mais il ne savent pas combattre." Au-dessous d'eux, sur le trottoir, des civières passaient, vides et tachées de sang.
- "Ils savent se battre", dit Puig. Des marchandes de fleurs avaient jeté leurs œillets au passage des civières, et les fleurs blanches étaient sur la sangle, à côté des taches.
- "En prison, dit Puig, je n'imaginais pas qu'il y aurait tant de fraternité." Au mot prison, Ximénès prit conscience que lui, le colonel de la garde civil de Barcelone, était en train de boire avec un des meneurs anarchistes, et sourit de nouveau. Tous ces chefs de groupes extrêmistes avaient été braves, et beaucoup étaient blessés ou morts. Pour Ximénès comme pour Puig, le courage aussi était une patrie. [...] Comme elle avait appelé à l'aide dans l'aube par le halètement de toutes les sirènes, Barcelone cette nuit brûlait de toutes ses églises. [...] Ximénès regarda les énormes fumées grenat, éclairées par-dessous, qui déferlaient au-dessus de la place de Catalogne, se leva, et fit le signe de croix. Non pas ostensiblement, comme s'il eût tenu à confesser sa foi : comme s'il eût été seul.
- "Vous connaissez la théosophie ?" demanda Puig. Devant la porte de l'hôtel, des journalistes qu'ils ne voyaient pas s'agitaient, parlaient de la neutralité du clergé espagnol, ou des moines de Saragosse qui assommaient à coup de crucifix les grognards de Napoléon. [...]
- "Eh ! grommela Ximénès sans quitter la fumée du regard. Dieu n'est pas fait pour être mis dans le jeu des hommes comme un ciboire dans une poche de voleur.
- Par qui les ouvriers de Barcelone ont-ils entendu parler de Dieu ? C'est pas par ceux qui leur prêchaient en son nom les vertus de la répression des Asturies, non ?
- Eh ! par les seules choses qu'un homme entende vraiment dans sa vie : l'enfance, la mort, le courage... Pas par les discours des hommes ! Supposons que l'Eglise d'Espagne ne soit plus digne de sa tâche. En quoi les assassins qui se réclament de vous - et il n'en manque pas... vous empêchent-ils de poursuivre la vôtre ? Il est mauvais de penser aux hommes en fonction de leur bassesse...
- Quand on contraint une foule à vivre bas, ça ne la porte pas à penser haut. Depuis quatre cents ans, qui a "la charge de ces âmes", comme vous disiez ? Si on ne leur enseignait pas si bien la haine, ils apprendraient peut-être mieux l'amour, non ? [...] On n'enseigne pas à tendre l'autre joue à des gens qui depuis deux mille ans n'ont jamais reçu que des gifles. [...] Le clergé, écoutez : d'abord je n'aime pas les gens qui parlent et qui ne font rien. Je suis de l'autre race. Mais je suis aussi de la même, et c'est avec ça que je les déteste. On n'enseigne pas aux pauvres, on n'enseigne pas aux ouvriers à accepter la répression des Asturies. Et qu'ils le fassent au nom... au nom de l'amour, quoi ! c'est le plus dégoûtant. Des copains disent : tas d'idiots, vous feriez mieux de brûler les banques ! Moi, je dis : Non. Qu'un bourgeois fasse ce qu'ils font, c'est régulier. Eux, les prêtres, non. Des églises où on a approuvé les trente mille arrestations, les tortures et le reste, qu'elles brûlent, c'est bien... Sauf pour les œuvres d'art, faut les garder pour le peuple : la cathédrale ne brûle pas.
- Et le Christ ?
- C'est un anarchiste qui a réussi. C'est le seul. Et à propos des prêtres je vous dirai une chose, que vous ne comprendrez peut-être pas bien parce que vous n'avez pas été pauvre. Je hais un homme qui veut me pardonner d'avoir fait ce que j'ai fait de mieux."

André MALRAUX, L'Espoir [1937], La Pléiade, 1947, p. 458-460.

01 mars 2013

Deo Gratias

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"Non ! Celui qui fait entrer le Christ ne perd rien, rien, absolument rien de ce qui rend la vie libre, belle et grande. Non ! Dans cette amitié seulement s’ouvrent tout grand les portes de la vie. Dans cette amitié seulement se dévoilent réellement les grandes potentialités de la condition humaine. Dans cette amitié seulement nous faisons l’expérience de ce qui est beau et de ce qui libère. Ainsi, aujourd’hui, je voudrais, avec une grande force et une grande conviction, à partir d’une longue expérience de vie personnelle, vous dire, à vous les jeunes : n’ayez pas peur du Christ ! Il n’enlève rien et il donne tout. Celui qui se donne à lui reçoit le centuple. Oui, ouvrez, ouvrez tout grand les portes au Christ, et vous trouverez la vraie vie !"

Benoît XVI, 24 avril 2005

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18 janvier 2013

1940 : vendredi 25 janvier, Cercle Charles Péguy

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27 décembre 2012

Deus homo factus est ut homo fieret Deus

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Dieu s'est fait homme pour que l'homme soit fait Dieu
Saint Irénée, évêque de Lyon

A chacun une belle année 2013, riche de joie et sainte de grâce !
Puissions-nous demeurer dans la douce et simple lumière de la Nativité !
Caravaggio, Natività con i santi Lorenzo e Francesco d'Assisi, 1609

13:54 Publié dans Alternatives, Evangile | Commentaires (1) |

16 décembre 2012

Réponses simples à des propos simplistes

8 brèves réponses à des militants "LGBTi" interrogés par Rue 89 lors de la manifestation nationale contre le mariage républicain qui a réuni aujourd'hui 60 000 personnes à Paris (3000 hier à Lyon) :

- 1) A la "sœur de la perpétuelle indulgence" : le désir étant d'ordre privé (subjectif), et le droit d'ordre public (normatif), tout désir individuel n'a pas vocation à être institué en droit commun. Dans notre République, il n'y a heureusement pas de droit pour "tout chacun [sic] de faire ce qu'il veut", et pas non plus de "droit à se marier avec qui on veut" (ainsi le mariage est-il interdit en droit français entre ascendants et descendants, frères et sœurs, etc., de même on ne peut se marier avec un mineur ou avec une personne déjà mariée, etc. - en revanche, une personne homosexuelle a parfaitement le droit de se marier, comme le fut Richard Descoings jusqu'à sa mort). En droit, l'amour n'existe pas (le mot n'apparaît pas une seule fois dans le Code civil) ; le mariage civil n'est en rien la reconnaissance sociale d'un amour, c'est, selon Portalis, auteur du Code civil, "la société de l’homme et de la femme unis pour perpétuer l’espèce, porter ensemble le poids de la vie et partager leur destinée".

- 2) A Anaïs : les enfants élevés par deux hommes ou deux femmes sont déjà protégés par la loi, par le Pacs et par la jurisprudence. Il est faux d'affirmer que si le père ou la mère meurt, son compagnon ou sa compagne n’aura aucun droit sur l'enfant : comme le rappelle opportunément un juriste, pour que le compagnon du père ou la compagne de la mère puisse exercer, après la mort du "parent biologique", l'autorité parentale, il suffit que celui-ci ait prévu de faire une tutelle testamentaire. - 3) A Yves : vous trouvez le mariage ringard parce que vous ne le considérez que comme un droit dont on priverait indûment les couples de même sexe, alors qu'il est d'abord une institution qui impose des devoirs : « Le mariage civil est un acte juridique qui crée des devoirs entre époux et leur ouvre réciproquement un certain nombre de droits » (site du Ministère de la Justice) ; « Les époux se doivent mutuellement respect, fidélité, secours et assistance », article 212 du Code civil).  - 4) A Geneviève Fraisse : la liberté, ou l’égalité, ce n'est pas rendre tout "possible" (ni juridiquement ni philosophiquement). Selon la définition de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789, c'est au contraire "pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui" (article IV). - 5) A Géraldine : l’envie ne saurait déterminer le droit. De même que personne ne peut être contraint de se marier (« Il n'y a pas de mariage lorsqu'il n'y a point de consentement », article 146 du Code civil), personne ne saurait bénéficier d'un droit absolu au mariage. En droit français, ne se marie pas qui veut. Pour rappel, voici les conditions indispensables pour se marier : « Les futurs époux doivent être de sexe différent. Chacun des futurs époux doit avoir au moins 18 ans, n'avoir aucun lien de proche parenté ou d'alliance avec le futur conjoint, et ne pas être déjà marié en France ou à l'étranger » (Sercice-Public.fr). - 6) A Noël : le mariage n’est pas une chose qu’on « utilise », ni même un droit universel dont on userait à sa guise comme le droit de vote (même si celui-ci est aussi un devoir, il n’est régi, en France du moins, par aucune coercition légale), c’est plus fondamentalement, selon le Ministère de la Justice, « un engagement vis-à-vis de la société », « ayant pour finalité la création d'une famille », et sur lequel la société peut exercer une contrainte si l’un des époux manquent à ses devoirs conjugaux. - 7) A Jérémie : depuis la dépénalisation de l’homosexualité en 1983 (et dans les faits, depuis bien plus longtemps), l’orientation homosexuelle n’a jamais empêché qui que ce soit de « construire quelque avec quelqu’un ». Tout individu a la possibilité, non seulement d’envisager, mais de réaliser une vie de couple avec un partenaire du même sexe.

- 8) A Pauline : vous avez raison, le débat n’est pas entre « homos » et « hétéros », mais entre ceux qui pensent que tout désir formulé doit être reconnu comme droit juridique, et ceux qui pensent que le droit existe, non pas pour assouvir des envies, mais pour favoriser l’intérêt général en protégeant les plus faibles et en organisant harmonieusement la vie sociale.

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12 décembre 2012

Le don, l'abandon, la menace et la grâce

"Don & Abandon": version longue d’une chronique pour Exist’Ens sur TrENSistor, la sympathique web-radio de l’Ens de Lyon, chronique enregistrée dans des conditions assez rocambolesques, à la lumière intermittente d'une cage d’escalier de la presque-île, aux passages sonores…

Tout don est un danger. Tout don implique un risque, parce que tout don éprouve notre capacité à recevoir et à rendre. Chaque offrande est une menace, parce que dans la mesure même de son désintéressement initial, elle place le donateur et le bénéficiaire face à la possibilité, à la tentation de l’ingratitude. Recevant un présent, nous pouvons nous permettre ce luxe d’être ingrat, de refuser ce don ou de ne pas le rendre.

Parce qu’il échappe à toute norme, à toute loi, le don est toujours périlleux. Donnant, nous sommes frustrés d’un bien qui nous échappe sans retour. Recevant, nous sommes fragilisés parce que nous devenons débiteurs, redevables, non pas par contrat, c’est-à-dire par contrainte et contrôle, mais par obligation, c’est-à-dire par honneur. Le don oblige, en effet, comme jadis la noblesse ; le don oblige précisément dans la mesure où il ne nous contraint pas. Nous ne sommes liés par la pression d’aucune coercition légale. Aucun pouvoir ne peut s’exercer ni sur la manière dont nous recevons le don qui nous est fait ni sur la manière dont nous y répondons (1). C’est une différence essentielle, ce me semble, avec la culture du fameux potlatch analysé par Marcel MAUSS dans son Essai sur le don (Forme et raison de l’échange dans les sociétés primitives, 1923) : alors que l’échange non-marchand du potlatch implique l’obligation de recevoir et de rendre dignement, faute d’infamie sociale ; le don dans la tradition chrétienne est tout sauf un troc. On ne donne pas un truc à quelqu’un pour recevoir de lui un autre truc, si possible plus clinquant, mais parce qu’on estime que ce truc gagne à être, non pas seulement partagé, mais transmis, livré, confié à l’autre.

C’est pourquoi le don est toujours clandestin. Il est l’envers du vol, l’inverse du recel, et non pas son contraire, parce que lui aussi, le don, exige une effraction, le franchissement d’une clôture, celle de notre intérêt, celle de notre pudeur, celle enfin de la crainte que nous éprouvons face à l’ingratitude. Donner, c’est alors forcer la serrure de l’égotisme ravi, faire sauter les verrous de l’autosatisfaction, où nous séquestre notre vanité dédaigneuse. On prend d’assaut la citadelle endormie, on fait sonner les trompettes de Jéricho. Autrement dit, on donne un cadeau comme on vole un baiser. Sinon, ce n’est plus du don, mais de la pub. C’est exactement ce dont témoigne tristement l’évolution commerciale de Noël : de l’épiphanie de la Nativité à la débauche des fêtes de fin d’année, d’Emmanuel à Mammon, le cadeau est devenu un dû, c'est-à-dire le contraire d’un don. On force les enfants à faire des listes de cadeaux deux mois à l’avance, on offre des chèque-cadeaux pour empêcher toute implication trop personnelle dans l’offrande. Et on arrive ainsi à un cadeau sans âme, au paradoxe d’un cadeau sans don, puisque sans risque, sans surprise et sans confiance (2).

Or, le don véritable est clandestin, il ne saurait advenir que par effraction, justement parce qu’il nous libère de toute logique marchande. En donnant, sans rien attendre en retour peut-être qu’un tout petit peu de reconnaissance, nous nous exilons des surfaces parfaitement planes du marché : hors-norme, le don l’est parce qu’il bouscule les conditions de la concurrence pure et parfaite, subvertit les règles tacites de l’offre et de la demande, rature les équations tracées par quelque invisible main. Donner, donner dans un authentique esprit d’abandon, c’est en effet outrepasser la règle de la réciprocité obligatoire, en faire fi pour faire face à cette même possibilité de l’ingratitude. Donner, c’est s’expulser soi-même volontairement de la relation symétrique du donnant-donnant. Non par refus du donateur de recevoir à son tour, mais par refus d’enfermer l’autre dans un échange strictement parallèle, et finalement contraint. Grain de sable se jouant des mécanismes huilés de l’économie, le don déroge au moins triplement à la règle économique : il n’est soumis à aucune commande, à aucun échange, à aucun prix. Ainsi le don véritable ne saurait-il se jouer comme un gagne-terrain par lequel chacun chercherait à imposer dans un épuisant surenchérissement la supériorité de sa puissance donatrice. Ainsi le don véritable ne saurait-il se muer en forme de gagne-pain, moyen détourné d’obtenir de l’autre plus que ce qu’on lui a donné en cessant au moment opportun l’aller-retour des biens. « Qui ne peut donner plus qu’il ne reçoit commence à tomber en pourriture », écrit Bernanos dans Les Grands Cimetières sous la lune.

Le don ne souffre aucune publicité. « Quand tu fais l'aumône, que ta main gauche ignore ce que fait ta main droite », intime l’Evangile. C’est là aussi que le don blesse : il est trois fois clandestin, par surprise, par sacrilège et par secret. La préméditation menace la pureté du don. Pour donner, il faut prendre l’autre, et soi-même, au dépourvu, à l’improviste : « À la limite, suggère Derrida dans Donner le temps, le don comme don devrait ne pas apparaître comme don : ni au donataire, ni au donateur. Si l’autre le perçoit, s’il le garde comme don, le don s’annule. Mais celui qui donne ne doit pas le voir ou le savoir non plus, sans quoi il commence, dès le seuil, dès qu’il a l’intention de donner, à se payer d’une reconnaissance symbolique, à se féliciter, à s’approuver [...], à se rendre symboliquement la valeur de ce qu’il croit avoir donné. » L’Evangile le dit d’une manière plus directe : « Quand donc tu fais l'aumône, ne va pas le claironner devant toi ; ainsi font les hypocrites, dans les synagogues et les rues, afin d'être glorifiés par les hommes ; en vérité je vous le dis, ils tiennent déjà leur récompense. » Imprévisible, insoumis et hors-la-loi, le don blasphème ainsi chacun des commandements publicitaires, propagande sournoise qui nous force à la fois à posséder le standard, sous peine d’être bizarre, et à posséder l’unique, sous peine d’être dérisoire. Ni banal ni bancal, ni trivial ni fantasque, il nous faut être quelqu’un sans devenir quelconque pourvu que l’on ne dépende de nul autre pouvoir que celui de l’achat ! A cette injonction publicitaire duplice, le don offre la réponse la plus désarmante : « Tu ne vaux pas par ce que tu gagnes mais par ce que tu perds, par ce que tu es prêt à sacrifier pour le bien des autres, gratuitement, sans arrière-pensée » (3). Le don crée ainsi des valeurs de lien, une solidarité désintéressée, tandis que l’échange marchand ne crée lui que des valeurs utilitaires, un intérêt prostitutionnel. Accaparement versus allégement, il faut choisir.

Le don implique un détachement conscient, le don est un consentement libre à une perte objective. Un abandon. On ne donne pas « à charge de revanche », pour que l’autre nous « rende la monnaie de notre pièce » ; on donne pour se désencombrer et enrichir l’autre, moins du bien qu’on lui transmet, que de l’amour qu’on lui exprime. Enfant de bohème, le don radical n’obéit à nulle loi, nulle raison, nul intérêt, nul mécanisme identifiable. Que nous donnions sur notre superflu ou sur notre indigence, que nous donnions notre temps, notre sang, notre argent, ou notre vie, pour notre amour, pour l'inconnu qui passe, tout don reste une grâce, un mystère, une amoureuse infraction. « Si on donne les choses et les rend, conclut Mauss, c'est parce qu'on se donne et se rend « des respects » - nous disons encore « des politesses ». Mais aussi c'est qu'on se donne en donnant, et, si on se donne, c'est qu'on se « doit » - soi et son bien - aux autres ». Il n'est pas de plus grand amour que de sa vie pour ceux qu'on aime.


(1) Et recevoir est difficile, parce que recevoir, c’est consentir à devoir quelque chose à quelqu’un, parce que devoir quelque chose à quelqu’un, c’est déjà consentir à dépendre de lui. Or, pour nous-autres post-modernes, dépendre d’un autre, d’un pair, même pour une broutille, est de plus en plus insupportable. On s’accommode en revanche, semble-t-il, bien plus aisément de l’assistance, dite « providence », de l’Etat…

(2) La même évolution a lieu avec les unions civiles soumises à une contractualisation rapide : le Pacte Civil de Solidarité, contrat produit par la volonté des partenaires qui peuvent librement le modifier ou le rompre, concurrence depuis plus de 10 ans l’institution du mariage, structure sociale dont la définition échappe à la subjectivité des époux qui se donnent l'un à l'autre à l'intérieur d'un cadre qui les dépasse. Le mariage est un don total et définitif, puisque sauf divorce, il ne peut être dissous que par la mort de l'un des époux, le Pacs est quant à lui un prêt, voire dans certains cas une location, puisqu'il ne s'inscrit dans aucune durée et peut être dissout par simple déclaration conjointe des partenaires ou par décision unilatérale de l'un d'eux, ce qui ressemble alors étrangement à une répudiation. On glisse bien là d'une logique fondée sur le don à une logique fondée sur le prêt, d'une logique institutionnelle, c'est-à-dire sociale, à une logique contractuelle, c'est-à-dire individuelle. A cet égard, l’actuel projet de loi Taubira accroît cette contractualisation des relations conjugales dans la mesure où il s’agit de transformer le mariage en contrat indifférencié.

(3) En somme, le don nous désarçonne. Imaginons la scène : Homo economicus, chevauchant gaillardement sa monture favorite, l’impérissable veau d’or métamorphosé, selon l’expression de Maritain, en « truie d’aluminium à cerveau électronique », homo economicus donc se retrouve nez à nez avec cette petite fée dont l’apparition subite a toujours quelque chose du miracle, je veux parler bien sûr de Mademoiselle la Gratuité. La truie s’arrête, elle grogne, tire la langue, roule des yeux, de rose devient grise, et de grise blafarde, elle se cabre, elle rue, au point que le pauvre homme vide les étriers et se retrouve face contre boue. A peine est-il tombé que déjà la voilà qui, foulant aux pieds ce dernier, tourne casaque et s’enfuit à travers bois, non sans avoir auparavant tenté de mordre la petite fée Gratuité qu’un heureux entrechat a gracieusement mise hors d’atteinte. Notre pauvre consommateur relève la tête et reçoit à pleine bouche le doux don d’un baiser.

10 décembre 2012

Pour une économie de la proportion

Affiche 15 décembre.png

Avec les Alternatives Catholiques, j'organise à Lyon la venue d'Olivier REY, mathématicien et philosophe, auteur du Fantasme de l'homme autoconstruit (Seuil, 2006). Avant d'intervenir dimanche au Cercle Montalembert, il donnera samedi 15 décembre, à 18h, chez les jésuites de la rue Sala (Espace Saint-Ignace), une conférence sur l'esprit de démesure qui domine le système économique actuel et plonge producteurs et consommateurs dans une précarité croissante. A partir des analyses du philosophe Ivan ILLICH, penseur de l'écologie politique, Olivier Rey nous invitera à repenser la notion de proportion pour promouvoir une économie durable et solidaire, respectueuse des rythmes naturels : une économie à taille humaine et au service du bien commun.

02:24 Publié dans Alternatives, Notre époque | Commentaires (0) |

04 décembre 2012

Mariage pour tous, justice nulle part !

Ce petit montage fait par votre serviteur vise à révéler la légèreté et la fébrilité du rapporteur de la loi face à une opposition démocratique sereine et argumentée.

Ne laissons pas la France s'enfoncer dans une "homophobie" d'Etat qui nie la spécificité de l'amour entre deux personnes de même sexe. Amalgamer deux choses différentes, ce n'est pas promouvoir leur égalité, c'est rabaisser la valeur de l'une et de l'autre. "Plus gay sans mariage" : cette association qui représente plus de 300 jeunes homosexuels opposés au projet de loi Taubira témoigne bien du fait qu'on vit mieux sa propre orientation sexuelle quand on ne revendique pas des choses qui ne lui correspondent pas (le mariage et la filiation, particulièrement). Ne laissons pas le législateur confondre arbitrairement affection et filiation ; convention et institution ; désir et droit. Ne permettons pas que la France subisse cette logique libérale-libertaire qui veut que tout désir individuel soit institué en droit légal. Une tribune publiée aujourd'hui dans Libération sous forme de Lettre ouverte aux Parlementaires français l'affirme clairement :

"Le bouleversement que susciteraient ces filiations artificielles, séparées de la complémentarité des sexes, fragiliserait définitivement la structure la plus nécessaire. Le "mariage pour tous", c’est, en fin de compte, la famille pour personne. C’est le législateur qui fuit son rôle, parce qu’il abandonne, au nom d’un faux progrès, la norme et le bien communs. C’est la République qui perd du terrain, au profit de l’individualisme consumériste et du communautarisme identitaire. Et quand le terrain perdu est celui de la famille, alors, le perdant, c’est l’enfant".

26 novembre 2012

Gauche bonbon, peuple tabou

Fourest.jpg"Nos désirs sont des ordres !" - de Smith à Sade jusqu'à Fourest et en oubliant Marx, l'itinéraire de la Gauche moderne ne passe pas par le peuple. Oublié le socialisme partageux, place au sociétalisme progressiste ; oublié le bien commun, place au caprice indifférencié ! "Le maximum de droits pour le maximum de gens avec le minimum de devoirs" : programme anti-social. Triste gauche libérale qui déçoit le pauvre et rassure le bobo, triste gauche libertaire qui précarise en déconstruisant (repères et institutions) et déresponsabilise en infantilisant (le désir érigé en principe politique). Hélas, quand l'égalité des droits se confond avec la soumission aux caprices, le marché a tout à gagner, la société tout à perdre.

« [L’illusion fondamentale de la Gauche moderne, rendue perceptible par la vision de la société de bas en haut, seul angle approprié], c’est l’idée selon laquelle le système capitaliste représenterait par nature un ordre social conservateur, autoritaire et patriarcal, fondé sur la répression permanente du Désir et de la Séduction, répression qu’exigerait la discipline du Travail et dont la Famille, l’Eglise et l’Armée seraient les agents privilégiés. Cette représentation est certainement très reposante pour un esprit moderne. Elle exige cependant qu’on oublie que, dès 1848, Marx avait pris la précaution d’invalider par avance une interprétation des faits aussi furieuse qu’invraisemblable : « La bourgeoisie – lit-on en effet dans le Manifeste du Parti communiste ne peut exister sans révolutionner constamment les instruments de production et donc les rapports de production, c’est-à-dire l’ensemble des rapports sociaux », alors que « le maintien sans changement de l’ancien mode de production était, au contraire, pour toutes les classes ouvrières industrielles antérieures, la condition première de leur existence ». C’est pourquoi, ajoutait Marx, au fur et à mesure que le système capitaliste progresse, « tous les rapports sociaux stables et figés, avec leur cortège de conceptions et d’idées traditionnelles et vénérables, se dissolvent ; les rapports nouvellement établis vieillissent avant d’avoir pu s’ossifier. Tout élément de la hiérarchie sociale et de stabilité d’une caste s’en va en fumée, tout ce qui est sacré est profané ». [...]

Viol.jpgNaturellement, à partir du moment où l’on reconnaît que le système capitaliste porte en lui – comme la nuée l’orage – le bouleversement perpétuel des conditions existantes, [il devient délicat de contester] l’idée de Lasch selon laquelle le génie spécifique de Sade – l’une des vaches sacrées de l’intelligentsia de gauche – serait d’être parvenu, « d’une manière étrange », à anticiper dès la fin du XVIIIe siècle toutes les implications morales et culturelles de l’hypothèse capitaliste, telle qu’elle avait été formulée pour la première fois, certes dans un tout autre esprit, par Adam Smith. Ainsi lit-on dans La Culture du narcissisme : « Sade imaginait une utopie sexuelle où chacun aurait le droit de posséder n’importe qui ; des êtres humains, réduits à leurs organes sexuels, deviennent alors rigoureusement anonymes et interchangeables. Sa société idéale réaffirmait ainsi le principe capitaliste selon lequel hommes et femmes ne sont, en dernière analyse, que des objets d’échange. Elle incorporait également et poussait jusqu’à une nouvelle et surprenante conclusion la découverte de Hobbes, qui affirmait que la destruction du paternalisme et la subordination de toutes les relations sociales aux lois du marché avaient balayé les dernières restrictions à la guerre de tous contre tous, ainsi que les illusions apaisantes qui la masquaient. Dans l’état d’anarchie qui en résultait, le plaisir devenait la seule activité vitale, comme Sade fut le premier à le comprendre – un plaisir qui se confond avec le viol,  le meurtre et l’agression sans freins. Dans une société qui réduirait la raison à un simple calcul, celle-ci ne saurait imposer aucune limite à la poursuite du plaisir, ni à la satisfaction immédiate de n’importe quel désir [...]. En effet, comment condamner le crime ou la cruauté, sinon à partir de normes ou de critères qui trouvent leurs origines dans la religion, la compassion ou dans une conception de la raison qui rejette des pratiques purement instrumentales ? Or, aucune des formes de pensée ou de sentiment n’a de place logique dans une société fondée sur la production de marchandises ». Si nous acceptons cette analyse, il devient du coup plus facile de saisir les liens métaphysiques essentiels qui unissent, dès l’origine, bien que de façon évidemment inconsciente, les deux moments théoriques de l’idéal capitaliste ; d’un côté, l’exhortation prétendument « libertaire » à émanciper l’individu de tous les « tabous » historiques et culturels qui sont supposés faire obstacle à son fonctionnement comme pure « machine désirante », de l’autre, le projet libéral d’une société homogène dont le Marché auto-régulateur constituerait l’instance à la fois nécessaire et suffisante pour ordonner, au profit de tous, le mouvement brownien des individus « rationnels », c’est-à-dire enfin libérés de toute autre considération philosophique que celle de leur intérêt bien compris".»

Jean-Claude MICHEA, Pour en finir avec le XXIème siècle, Avant-propos à La Culture du narcissisme, La Vie américaine à un âge de déclin des espérances [1979], de Christopher LASCH, Flammarion, Champs-essais, 2010, p. 10 à 12.

24 novembre 2012

« Vous n’êtes point l’apôtre d’un nouvel évangile ! »

Morale.pngL'illusion de la neutralité laïque : mise à flots d'une tribune écrite en septembre, à ce jour impubliée :

En matière morale encore moins qu’ailleurs, nul ne saurait prétendre à l’objectivité. Or, dans un entretien au JDD donné le 1er septembre pour la rentrée scolaire, M. Vincent Peillon, Ministre de l'Education nationale, a déclaré : « La morale laïque c’est comprendre ce qui est juste, distinguer le bien du mal, c’est aussi des devoirs autant que des droits, des vertus, et surtout des valeurs ». Mais parler de « morale laïque », ce n’est pas parler de « la morale » (1), c’est évoquer une morale singulière, qui tantôt rejoint, tantôt contredit d’autres morales à vocation universelle. Si le sens moral est une faculté universelle, s’il existe une morale naturelle, commune à toute l’humanité, aucune morale particulière, profane ou sacrée, n’est neutre, et cela d’abord parce qu’elle est transmise par des êtres subjectifs, parents ou professeurs. Considérer l’universalité de la « morale laïque » comme indiscutable, parce que fondée sur les « principes de raison et d’humanité », relève d’une certaine malhonnêteté intellectuelle. Prescrire une « morale laïque » à travers un enseignement, qui plus est évalué, noté, comme une équation mathématique, pose de graves problèmes quant à la liberté de conscience. L’Education Nationale est-elle dépositaire du bien et du mal ? Après avoir reproché à l’Eglise d’imposer sa vision du monde à tous, laissera-t-on l’Ecole faire de même ? S’il peut y avoir consensus sur des principes de base du savoir-vivre – l’honnêteté, la politesse, le respect, la solidarité, etc. – il ne saurait y avoir d’unanimité quant aux questions de conscience, même si bien sûr la vérité est une et indivisible. Certes, il est bon que l’école aide l’élève à interroger ses convictions personnelles, mais il est dangereux qu’elle prétende lui en arracher certaines pour lui en inculquer d’autres. Si la « morale laïque », c’est le respect de la loi établie, n’oublions pas que ce qui est légal n’est pas forcément juste. L’école doit rester humble pour se limiter à transmettre des savoirs et des savoir-faire, sans empiéter sur le territoire sacré de la conscience. Telle était du moins la consigne donnée par Jules Ferry à l’instituteur en 1883 : « Vous n’êtes point l’apôtre d’un nouvel évangile ! »

A cet égard, la prétention affichée par M. Peillon d’« arracher l’élève à tous les déterminismes, familial, ethnique, social, intellectuel » est inquiétante. Aider l’élève à s’ouvrir à d’autres conceptions que les siennes est une nécessité pour qu’il puisse fonder ses propres choix moraux et philosophiques en toute liberté, mais l’école n’outrepasse-t-elle pas sa mission lorsqu’elle prétend « exerce[r] un pouvoir spirituel dans la société » ? Dans la mesure où nul professeur ne saurait être parfaitement objectif – illusion de le croire, mensonge de le laisser croire – l’école doit au contraire se recentrer sur les savoirs fondamentaux, et laisser aux autres éducateurs – au premier rang desquels les parents – la responsabilité de transmettre, dans la sphère privée, des convictions intimes. Ainsi l’école doit-elle former les intelligences sans les formater, les éveiller sans les contraindre. Dans une démocratie, en matière éducative, il ne s’agit pas d’« arracher » mais d’accompagner : le professeur doit être un tuteur plutôt qu’un sarcleur.Pour que l’école soit le creuset de l’unité nationale et de la paix sociale, il importe qu’elle donne à tous les jeunes Français des valeurs et des références communes, non pas contre, mais au-delà de leurs « déterminismes » respectifs. La noblesse de l’école républicaine est de chercher à résorber les fractures communautaires à travers le partage des identités diverses, non pas d’éradiquer les héritages.Autrement dit, l'école n’a pas pour mission d’araser, mais d’harmoniser.

Morale.pngNous sommes aujourd’hui face à deux risques majeurs : le premier, la standardisation qui nivelle, entraîne le second, la communautarisation qui divise. Si l’école veut limiter ces phénomènes de fermeture identitaire, et il le faut, tout en respectant la liberté d’éducation des parents (rappelons que ce sont eux qui déléguent une part de leur responsabilité éducative à l’école publique et non l’inverse !), il faut cesser de percevoir les différents niveaux d’identité comme concurrents – famille vs école, communauté religieuse vs nation, etc. – pour les appréhender en cercles concentriques qui vont de la personne irréductible à l’unique famille humaine et fondent, de manière complémentaire, l’identité du citoyen en puissance qu’est l’élève. Chacun des cercles intermédiaires est nécessaire mais insuffisant : si l’un se prétend unique et absolu au détriment des autres, c'est alors qu'il y a danger. Nos différents déterminismes, racines plutôt qu’entraves, sont une force d’incarnation dans le réel : en nous reliant dans le temps et l’espace à nos semblables, ils nous évitent d’être des feuilles mortes emportées par le caprice des vents, avant de pourrir entassées. L’homme n’est pas un être auto-construit, c’est d’abord et avant tout un héritier. L’enracinement dans une tradition, familiale, associative, nationale, est le meilleur antidote à la précarisation accélérée que subissent culturellement et professionnellement les nouvelles générations dans un monde en perpétuelle mutation. A moins que nous voulions façonner des petits clones interchangeables, porteurs d’une morale républicaine désincarnée, il nous faut veiller à ce que chacun trouve à l’intérieur même de son identité particulière une voie vers cet universalisme en acte qui fonde notre République. Laissons chaque élève faire l’expérience de ses propres limites et construire sa propre identité en le plaçant face au visage de l’autre. Laissons-le articuler lui-même ce qui lui vient de ses origines personnelles et ce qui lui vient des valeurs collectives de la société. Car nous ne voulons pas une morale consensuelle minimaliste, nous voulons une coexistence libre des morales sous l'idéal commun de la France.

1) Catégorie philosophique que l’on définira avec les propres mots du Ministre comme une « obligation intérieure [et] personnelle [liées à] toutes les questions que l’on se pose sur le sens de l’existence humaine, sur le rapport à soi, aux autres, à ce qui fait une vie heureuse ou une vie bonne ».

14:31 Publié dans Mes réflexions, Politique | Commentaires (1) |

18 novembre 2012

Nassim, l'espérance et la violence

Kiffe.pngEfforts, frustrations et joies d'un professeur d'histoire dans un collège de ZEP, à Vénissieux, en banlieue lyonnaise, "fol en Christ" qui, après sa conversion, a renoncé à son brillant boulot de cadre dirigeant pour l'ingrate mission, noble entre toutes, de transmetteur :

« Nassim est un élève de 6e des plus difficiles. Sa mère a trois garçons, nés de trois pères différents. Elle est éreintée par les ménages, usée, bien sûr débordée. Ses fils sont tous placés dans des foyers différents. Nassim est intenable en cours, violent, insolent, rebelle. Il professe bruyamment sa foi. Sur une fiche de présentation, à la question « Quelle est la personne à qui vous vous sentez le plus attaché ? », il avait répondu : « DIEU ». [...] En face de la question : « Quel métier souhaiteriez-vous exercer ? », il avait juste inscrit : « Mafia ». Un joyeux drille, donc, contre lequel n’a pas tardé à s’exercer toute la rigueur des règles disciplinaires dans le collège. / Au milieu de la file, Nassim se retourne vers moi, plante ses yeux noirs dans les miens, et me demande à brûle-pourpoint : « M’sieur, vous l’avez vu, vous, le film La Passion du Christ ? » J’en suis resté bouche-bée, ne sachant quoi répondre. « Pourquoi tu me demandes ça ? – Ben, parce que… parce que je l’ai regardé au foyer ». Je me suis promis de lui répondre plus tard… Sans toutefois être en droit de lui annoncer l’essentiel : que peut-être la souffrance du Christ, c’était la sienne à lui, Nassim, et qu’il fallait qu’il la Lui confie. La laïcité m’interdit tout message public d’espérance. J’ai finalement préparé quelque chose dont je me suis trouvé satisfait. Mais je n’ai pas pu lui dire, car je ne l’ai jamais revu : le lendemain il était renvoyé. »

Jean-François CHEMAIN, Kiffe la France, Via Romana, 2011, p. 113-114.

Nota bene : JFC interviendra dimanche prochain (25/11) au Cercle Charles Péguy (15 rue Sala) lors du 9e Cercle Montalembert pour dialoguer avec Camel BECHIKH, fondateur de Fils de France, sur ce thème : "Catholiques et musulmans : un dialogue politique est-il possible ?" [S'inscrire].

16 novembre 2012

¡ NO PASARAN ! J-1

Mariage pour tous : justice nulle part !

Rendez-vous à tous demain en BELLECOUR, à partir de 14h30, pour la Marche solidaire : Lyon va nous entendre !

"L’enfant a dès sa naissance le droit de connaître ses parents et d’être élevé par eux" (article 7 de la Convention internationale des droits de l’enfant, ONU, 1989).

"L’autorité parentale est un ensemble de droits et de devoirs ayant pour finalité l’intérêt de l’enfant. Elle appartient au père et à la mère jusqu’à la majorité ou l’émancipation de l’enfant pour le protéger dans sa sécurité, sa santé et sa moralité, pour assurer son éducation et permettre son développement, dans le respect dû à sa personne" (Article 371-1 du Code civil). [Charte et consignes pour la Marche]

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12 novembre 2012

Toute-Impuissance d'amour

Messina.jpg« Si le Dieu biblique est le Tout-Puissant, il est en même temps celui qui pratiquement ne se sert jamais de sa Toute-Puissance dans sa relation avec l’homme (sauf dans des cas très exceptionnels [...] : la Tour de Babel, le Déluge, Sodome et Gomorrhe). Il est une puissance qui s’autolimite, non par arbitraire et fantaisie, mais parce qu’agir autrement contredirait son Être même. Car, au-delà de la Puissance, la dominant, la conditionnant, il y a l’être de Dieu qui est Amour. [...] Quand Dieu crée, ce n’est pas pour s’amuser [pour se désennuyer], mais parce qu’étant amour, il est nécessaire qu’il y ait « quelqu’un à aimer », autre que lui ! Et Il ne crée pas dans une explosion terrible de puissance, mais par la simple parole : « Dieu dit », tout simplement. Dieu ne se déchaîne pas en puissance, mais s’exprime uniquement par le Verbe, ce qui implique dès le début qu’il est un « Dieu pour la communication ». Contrairement à toutes les cosmogonies de l’époque, où les dieux (y compris ceux de l’Olympe) ne cessent de se combattre, de créer dans la violence, etc. Or, quand le Dieu biblique crée l’homme, le second récit montre que ce qui caractérise cet homme, c’est aussi la parole [ - et d’abord en ce que l’homme parachève la Création divine à travers la mission qu’il reçoit de nommer les créatures  : « L'Éternel Dieu forma de la terre tous les animaux des champs et tous les oiseaux du ciel, et il les fit venir vers l'homme, pour voir comment il les appellerait, et afin que tout être vivant portât le nom que lui donnerait l'homme. Et l'homme donna des noms à tout le bétail, aux oiseaux du ciel et à tous les animaux des champs », Genèse, 2, 19-20]. Le rôle premier de l’homme, c’est d’être le répondant à l’amour de Dieu : l’homme est fait pour aimer (c’est cela qui est l’image de Dieu). Une autre vision tout à fait saisissante qui est donnée de ce Dieu doux et humble de coeur, c’est l’histoire d’Elie dans le désert : après quarante jours où le prophète se désole en sa solitude, se produisent des phénomènes très violents, un incendie terrible, un cyclone, un tremblement de terre, et chaque fois le texte précise : mais Dieu n’était pas dans l’incendie, ni dans le cyclone, etc. A la fin s’élève alors un léger murmure (Chouraqui traduit : le bruit d’un silence qui s’évanouit), alors Elie se prosterne et se couvre le visage de son manteau, car Dieu était dans ce murmure. [...] Et même quand Dieu se manifeste dans sa puissance, jamais n’est absent ce qu’un grand théologien a appelé « l’humanité de Dieu ». Ainsi, alors que le Sinaï est entouré de tonnerre et d’éclairs, et que le peuple a peur, Moïse gravit la montagne pour « parl[er] à Dieu, face à face, comme un homme parle à un ami » (Exode 33, 11). Ainsi, quelle que soit la puissance de Dieu, ce n’est jamais l’aspect d’un Dieu-Maître absolu, qui prime, mais d’un Dieu qui rejoint l’homme, se place à son niveau, « s’autolimite » en laissant sa créature devenir responsable. Que les théologiens influencés par la monarchie (celle de Rome et celle des XVIe-XVIIe siècles) aient alors par imitation insisté sur la toute-puissance, c’est exact et ce fut une erreur, bien qu’en face d’un Etat se prétendant tout-puissant, il peut être nécessaire de rappeler au dictateur que Dieu est incommensurablement plus puissant que lui, et qu’Il est le Roi des rois, ainsi que Moïse le fait face au pharaon : « En face de l’assassin qui viendra te mettre à mort, tu verras si tu es Dieu ! »

Jacques ELLUL, Anarchie et christianisme [Atelier de création libertaire, 1988], La Table Ronde, La petite vermillon, 2004, p. 52 à 54 [Antonello da Messina, Christ à la colonne].

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La salauderie n'est pas un refuge éternel

Bloy.png« Il y a en moi un instinct de révolte si sauvage que rien n’a pu le dompter. J’ai fini par renoncer à l’expulsion de cette bête féroce et je m’arrange pour n’en être pas dévoré. Que puis-je faire de plus ? Chaque homme est, en naissant, assorti d’un monstre. Les uns lui font la guerre et les autres lui font l’amour. Il paraît que je suis très fort, comme vous le dites, puisque j’ai été honoré de la compagnie habituelle du roi des monstres : le Désespoir. Si Dieu m’aime, qu’il me défende, quand je n’aurai plus le courage de me défendre moi-même ! Ce qu’il y a de rassurant, c’est que je ne peux plus être surpris, puisque je ne crois pas au bonheur. On dit quelquefois que je suis un homme supérieur et je ne le nie pas. Je serais un sot et un ingrat de désavouer cette largesse que je n’ai rien fait pour mériter. Eh bien ! si le bonheur est déjà presque irréalisable pour le plus médiocre des êtres, pour le plus facile à contenter des pachydermes raisonnables, comment ce diapason de douleurs, qu’on appelle un homme de génie, pourrait-il jamais y prétendre ? Le bonheur, mon cher père, est fait pour les bestiaux… ou pour les saints. J’y ai donc renoncé depuis longtemps. Mais, à défaut de bonheur, je voudrais, au moins, la paix, cette inaccessible paix, que les anges de Noël ont, pourtant, annoncée, sur terre, aux hommes de bonne volonté ! »

« - Il me serait extrêmement facile, messieurs, de prendre ici un objet quelconque - ne fût-ce que M. Champignolle - et de m'en servir pour vous rosser tous. Quelques-uns d'entre vous qui me connaissent [...] savent que j'en suis capable, et je n'essaierai pas de vous dissimuler que j'en suis fort tenté, depuis un instant. Cet exercice me soulagerait et rendrait ma digestion plus active. Mais... à quoi bon ? je vais partir simplement et vous pourrez, alors, entrelacer vos esprits fraternels dans la paix parfaite. Je ne suis pas des vôtres et je l'ai senti dès mon entrée. Je suis une façon d'insensé, rêvant la Beauté et d'impossibles justices. Vous rêvez de jouir, vous autres, et voilà pourquoi il n'y a pas moyen de s'entendre. Seulement, prenez garde. La salauderie n'est pas un refuge éternel, et je vois une gueule énorme qui monte à votre horizon. On souffre beaucoup, je vous assure, dans le monde cultivé par vous. On est sur le point d'en avoir diablement assez, et vous pourriez récolter de sacrées surprises... Dieu me préserve d'être tenté de vous expliquer la sueur de prostitution qui vous rend fétides ! La force des choses vous a remplis d'un pouvoir qu'aucun monarque, avant ce siècle, n'avait exercé puisque vous gouvernez les intelligences et que vous possédez le secret de faire avaler des pierres aux infortunés qui sanglotent pour avoir du pain. Vous avez prostitué le Verbe, en exaltant l'égoïsme le plus fangeux. Eh bien ! c'est l'épouvantable muflerie moderne, déchaînée par vous, qui vous jettera par terre et qui prendra la place de vos derrières notés d'infamie, pour régner sur une société à jamais déchue. »

Léon BLOY, Le Désespéré (1887), Omnia, 2010, p. 167 - p. 342 -

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07 novembre 2012

L'honneur des humiliés, la honte des honorés

AAA.JPG     Monsieur,
Quelque ridicule qu'il y ait à écrire à un écrivain, qui est toujours, par la nature de son métier, inondé de lettres, je ne puis m'empêcher de le faire après avoir lu Les Grands Cimetières sous la lune. Non que ce soit la première fois qu'un livre de vous me touche, le Journal d'un curé de campagne est à mes yeux le plus beau, du moins de ceux que j'ai lus, et véritablement un grand livre. Mais si j'ai pu aimer d'autres de vos livres, je n'avais aucune raison de vous importuner en vous l'écrivant. Pour le dernier, c'est autre chose ; j'ai eu une expérience qui répond à la vôtre, quoique bien plus brève, moins profonde, située ailleurs et éprouvée, en apparence - en apparence seulement -, dans un tout autre esprit. Je ne suis pas catholique, bien que, - ce que je vais dire doit sans doute sembler présomptueux à tout catholique, de la part d'un non-catholique, mais je ne puis m'exprimer autrement - bien que rien de catholique, rien de chrétien ne m'ait jamais paru étranger. Je me suis dit parfois que si seulement on affichait aux portes des églises que l'entrée est interdite à quiconque jouit d'un revenu supérieur à telle ou telle somme, peu élevée, je me convertirais aussitôt. Depuis l'enfance, mes sympathies se sont tournées vers les groupements qui se réclamaient des couches méprisées de la hiérarchie sociale, jusqu'à ce que j'aie pris conscience que ces groupements sont de nature à décourager toutes les sympathies. Le dernier qui m'ait inspiré quelque confiance, c'était la CNT espagnole [Confederación Nacional del Trabajo qui a pour devise : "A las barricadas !"].

J'avais un peu voyagé en Espagne - assez peu - avant la guerre civile, mais assez pour ressentir l'amour qu'il est difficile de ne pas éprouver envers ce peuple ; j'avais vu dans le mouvement anarchiste l'expression naturelle de ses grandeurs et de ses tares, de ses aspirations les plus et les moins légitimes. La CNT était un mélange étonnant, où on admettait n'importe qui, et où, par suite, se coudoyaient l'immoralité, le cynisme, le fanatisme, la cruauté, mais aussi l'amour, l'esprit de fraternité, et surtout la revendication de l'honneur si belle chez les hommes humiliés ; il me semblait que ceux qui venaient là animés par un idéal l'emportaient sur ceux que poussait le goût de la violence et du désordre. En juillet 1936, j'étais à Paris. Je n'aime pas la guerre ; mais ce qui m'a toujours fait le plus horreur dans la guerre, c'est la situation de ceux qui se trouvent à l'arrière. Quand j'ai compris que, malgré mes efforts, je ne pouvais m'empêcher de participer moralement à cette guerre, c'est à dire de souhaiter tous les jours, toutes les heures, la victoire des uns, la défaite des autres, je me suis dit que Paris était pour moi l'arrière, et j'ai pris le train pour Barcelone dans l'intention de m'engager. C'était au début d'août 1936.

Un accident m'a fait abréger par force mon séjour en Espagne. J'ai été quelques jours à Barcelone ; puis en pleine campagne aragonaise, au bord de l'Ebre, à une quinzaine de kilomètres de Saragosse, à l'endroit même où récemment les troupes de Yagüe ont passé l'Ebre ; puis dans le palace de Sitgès transformé en hôpital ; puis de nouveau à Barcelone ; en tout à peu près deux mois. J'ai quitté l'Espagne malgré moi et avec l'intention d'y retourner : par la suite, c'est volontairement que je n'en ai rien fait. Je ne sentais plus aucune nécessité intérieure de participer à une guerre qui n'était plus, comme elle m'avait paru être au début, une guerre de paysans affamés contre les propriétaires terriens et un clergé complice des propriétaires, mais une guerre entre la Russie, l'Allemagne et l'Italie. J'ai reconnu cette odeur de guerre civile, de sang et de terreur que dégage votre livre ; je l'avais respirée. Je n'ai rien vu ni entendu, je dois le dire, qui atteigne tout à fait l'ignominie de certaines des histoires que vous racontez, ces meurtres de vieux paysans, ces ballilas faisant courir des vieillards à coups de matraques. Ce que j'ai entendu suffisait pourtant. J'ai failli assister à l'exécution d'un prêtre ; pendant les minutes d'attente, je me demandais si j'allais regarder simplement, ou me faire fusiller moi-même en essayant d'intervenir ; je ne sais pas encore ce que j'aurais fait si un hasard heureux n'avait empêcher l'exécution. Combien d'histoires se pressent sous ma plume... [...] En Aragon, un petit groupe international de vingt-deux miliciens de tous pays prit, après un léger engagement, un jeune garçon de quinze ans, qui combattait comme phalangiste. Aussitôt pris, tout tremblant d'avoir vu tuer ses camarades à ses côtés, il dit qu'on l'avait enrôlé de force. On le fouilla, on trouva sur lui une médaille de la Vierge et une carte de phalangiste ; on l'envoya à Durruti, chef de la colonne, qui, après lui avoir exposé pendant une heure les beautés de l'idéal anarchiste, lui donna le choix entre mourir et s'enrôler immédiatement dans les rangs de ceux qui l'avaient fait prisonnier, contre ses camarades de la veille. Durruti donna à l'enfant vingt-quatre heures de réflexion ; au bout de vingt-quatre heures, l'enfant dit non et fut fusillé. Durruti était pourtant à certains égards un homme admirable. La mort de ce petit héros n'a jamais cessé de me peser sur la conscience, bien que je ne l'aie apprise qu'après coup. Ceci encore : dans un village que rouges et blancs avaient pris, perdu, repris, reperdu je ne sais combien de fois, les miliciens rouges, l'ayant repris définitivement, trouvèrent dans les caves une poignée d'êtres hagards, terrifiés et affamés, parmi lesquels trois ou quatre jeunes hommes. Ils raisonnèrent ainsi : si ces jeunes hommes, au lieu d'aller avec nous la dernière fois que nous nous sommes retirés, sont restés et ont attendu les fascistes, c'est qu'ils sont fascistes. Ils les fusillèrent donc immédiatement, puis donnèrent à manger aux autres et se crurent très humains. Une dernière histoire, celle-ci de l'arrière : deux anarchistes me racontèrent une fois comment, avec des camarades, ils avaient pris deux prêtres ; on tua l'un sur place, en présence de l'autre, d'un coup de revolver, puis, on dit à l'autre qu'il pouvait s'en aller. Quand il fut à vingt pas, on l'abattit. Celui qui me racontait l'histoire était très étonné de ne pas me voir rire. Barcelone, on tuait en moyenne, sous forme d'expéditions punitives, une cinquantaine d'hommes par nuit. C'était proportionnellement beaucoup moins qu'à Majorque, puisque Barcelone est une ville de près d'un million d'habitants ; d'ailleurs il s'y était déroulé pendant trois jours une bataille de rues meurtrière. Mais les chiffres ne sont peut-être pas l'essentiel en pareille matière. L'essentiel, c'est l'attitude à l'égard du meurtre. Je n'ai jamais vu, ni parmi les Espagnols, ni même parmi les Français venus soit pour se battre, soit pour se promener - ces derniers le plus souvent des intellectuels ternes et inoffensifs - je n'ai jamais vu personne exprimer même dans l'intimité de la répulsion, du dégoût ou seulement de la désapprobation à l'égard du sang inutilement versé. Vous parlez de la peur. Oui, la peur a eu une part dans ces tueries ; mais là où j'étais, je ne lui ai pas vu la part que vous lui attribuez. Des hommes apparemment courageux - il en est un au moins dont j'ai de mes yeux constaté le courage - au milieu d'un repas plein de camaraderie, racontaient avec un bon sourire fraternel combien ils avaient tué de prêtres ou de "fascistes" - terme très large. J'ai eu le sentiment, pour moi, que lorsque les autorités temporelles et spirituelles ont mis une catégorie d'êtres humains en dehors de ceux dont la vie a un prix, il n'est rien de plus naturel à l'homme que de tuer. Quand on sait qu'il est possible de tuer sans risquer ni châtiment ni blâme, on tue ; ou du moins on entoure de sourires encourageants ceux qui tuent. Si par hasard on éprouve d'abord un peu de dégoût, on le tait et bientôt on l'étouffe de peur de paraître manquer de virilité. Il y a là un entraînement, une ivresse à laquelle il est impossible de résister sans une force d'âme qu'il me faut bien croire exceptionnelle, puisque je ne l'ai rencontré nulle part. J'ai rencontré en revanche des Français paisibles, que jusque-là je ne méprisais pas, qui n'auraient pas eu l'idée d'aller eux-même tuer, mais qui baignaient dans cette atmosphère imprégnée de sang avec un visible plaisir. Pour ceux-là je ne pourrai jamais avoir à l'avenir aucune estime.

Une telle atmosphère efface aussitôt le but même de la lutte. Car on ne peut formuler le but qu'en le ramenant au bien public, au bien des hommes - et les hommes sont de nulle valeur. Dans un pays où les pauvres sont, en très grande majorité, des paysans, le mieux-être des paysans doit être un but essentiel pour tout groupement d'extrême gauche ; et cette guerre fut peut-être avant tout, au début, une guerre pour et contre le partage des terres. Eh bien, ces misérables et magnifiques paysans d'Aragon, restés si fiers sous les humiliations, n'étaient même pas pour les miliciens un objet de curiosité. Sans insolences, sans injures, sans brutalité - du moins je n'ai rien vu de tel, et je sais que vol et viol, dans les colonnes anarchistes, étaient passibles de la peine de mort - un abîme séparait les hommes armés de la population désarmée, un abîme tout à fait semblable à celui qui sépare les pauvres et les riches. Cela se sentait à l'attitude toujours un peu humble, soumise, craintive des uns, à l'aisance, la désinvolture, la condescendance des autres. On part en volontaire, avec des idées de sacrifice, et on tombe dans une guerre qui ressemble à une guerre de mercenaires, avec beaucoup de cruautés en plus et le sens des égards dus à l'ennemi en moins. Je pourrais prolonger indéfiniment de telles réflexions, mais il faut se limiter. Depuis que j'ai été en Espagne, que j'entends, que je lis toutes sortes de considérations sur l'Espagne, je ne puis citer personne, hors vous seul, qui, à ma connaissance, ait baigné dans l'atmosphère de la guerre espagnole et y ait résisté. Vous êtes royaliste, disciple de Drumont - que m'importe? Vous m'êtes plus proche, sans comparaison, que mes camarades des milices d'Aragon - ces camarades que, pourtant, j'aimais. Ce que vous dites du nationalisme, de la guerre, de la politique extérieure française après la guerre m'est également allé au coeur. J'avais dix ans lors du traité de Versailles. Jusque-là j'avais été patriote avec toute l'exaltation des enfants en période de guerre. La volonté d'humilier l'ennemi vaincu, qui déborda partout à ce moment (et dans les années qui suivirent) d'une manière si répugnante, me guérit une fois pour toutes de ce patriotisme naïf. Les humiliations infligées par mon pays me sont plus douloureuses que celles qu'il peut subir. Je crains de vous avoir importuné par une lettre aussi longue. Il ne me reste qu'à vous exprimer ma vive admiration.

                          S. Weil.

Mlle Simone Weil
3, rue Auguste-Comte, Paris (VIème)

P.s. : C'est machinalement que je vous ai mis mon adresse. Car, d'abord, je pense que vous devez avoir mieux à faire que de répondre aux lettres. Et puis je vais passer un ou deux mois en Italie, où une lettre de vous ne me suivrait peut-être pas sans être arrêtée au passage.

Simone WEIL, « Lettre à Georges Bernanos » (1938), Œuvres, Gallimard - Quarto, p 405.

[1936 : en Espagne, avec des camarades de la CNT]

01 novembre 2012

Le désert sans racines et la forêt sans routes

Immi.jpgIbant obscuri sola sub nocte (Virgile, L’Enéide, VI) - les déracinements concurrentiels par Koltès et quelques autres :

« A coups de pied au cul ils te déménageront, le travail est là-bas, et encore là-bas, plus loin et encore plus loin, jusqu’au Nicaragua qu’ils te pousseront, à l’aise, puisque ceux des pays comme cela, on les pousse bien au cul à l’aise et qu’ils débarquent ici, pas question de parler [...], si tu veux travailler, déménage, alors, si on laisse faire : nous, les cons d’ici, on se laisse pousser à coups de pied au cul jusqu’au Nicaragua, et les cons de là-bas, ils se laissent faire et ils débarquent ici, tandis que le travail, lui, il est toujours ailleurs, et jamais tu ne peux dire : c’est chez moi et ciao (ce qui fait que moi, quand je quitte un endroit, j’ai toujours l’impression de quitter là où c’était davantage chez moi que là où je vais débarquer, et quand on te pousse au cul de nouveau et que tu pars de nouveau, là où tu vas aller, tu seras encore davantage étranger, et ainsi de suite : tu es toujours plus étranger, tu es de moins en moins chez toi, on te pousse toujours plus loin, que tu ne saches pas où tu vas, et quand tu te retournes, vieux, que tu regardes derrière toi, c’est toujours, toujours le désert) » (Bernard-Marie KOLTES, La Nuit juste avant les forêts, 1977, Editions de Minuit, p. 48-49).

Imm.jpgDans un monde globalisé, le travailleur précaire (comme le poète en son exil laborieux) est « l’errant, le toujours égaré, celui qui est privé de la présence ferme et du séjour véritable », celui que la migration conduit à « la profondeur où tout vacille » (Maurice BLANCHOT, L’Espace littéraire, 1968). Au cœur métallique de notre « Civilisation des machines » où « tout contemplatif est un embusqué » (Bernanos, La France contre les Robots, 1947), les concentrations et déplacements de populations accroissent la concurrence entre prolétaires, qui à défaut de s'unir se battent férocement pour une de ces places que Dame Mécanique octroie avec une cruelle parcimonie sous ses aisselles graisseuses : « Le travail ne s'accomplit plus avec la conscience orgueilleuse qu'on est utile, mais avec le sentiment humiliant et angoissant de posséder un privilège octroyé par une passagère faveur du sort, un privilège dont on exclut plusieurs êtres humains du fait même qu'on en jouit, bref une place. [...] Le progrès technique semble avoir fait faillite, puisque au lieu du bien-être il n 'a apporté aux masses que la misère physique et morale où nous les voyons se débattre » (Simone WEIL, Réflexions sur les causes de la liberté et de l'oppression sociale, 1934). Pourtant, aux marges de la « grande partouze » de l'entertainment obligatoire, opium désormais virtuel, on-line, 2.0, c’est-à-dire contrôlé par ce néo-"Léviathan qui s’appuie sur les ordinateurs" (Ivan Illitch, Energie et équité, 1973), contrepartie festive du labeur de toutes ces petites gens horizontales et infécondes qui « n’ont p[lus] de passé ni de tradition » (Georges Pérec, Les Choses, 1965), et même une fois dissipée « la fête à tromper les gens du bout de la semaine » (Voyage au bout de la nuit) : « L'enracinement [reste] peut-être le besoin le plus important de l'âme humaine. [...] Un être humain a une racine par sa participation réelle, active et naturelle à l'existence d'une collectivité qui conserve vivants certains trésors du passé et certains pressentiments d'avenir. Participation naturelle, c'est-à-dire amenée automatiquement par le lieu, la naissance, la profession, l'entourage. Chaque être humain a besoin d'avoir de multiples racines. Il a besoin de recevoir la presque totalité de sa vie morale, intellectuelle, spirituelle, par l'intermédiaire des milieux dont il fait naturellement partie. Les échanges d'influence entre milieux très différents ne sont pas moins indispensables que l'enracinement dans l'entourage naturel. Mais un milieu déterminé doit recevoir une influence extérieure non pas comme un apport mais comme un stimulant qui rende sa vie propre plus intense. Il ne doit se nourrir des apports extérieurs qu'après les avoir digérés » (Simone WEIL, L’Enracinement, 1949). Pour Bernanos, l’imbécile déraciné est un imbécile au carré, une « Bécassine pervertie » (Jacques Chabot) : sa bêtise de pathétique devient tragique, son inconsistance morale d’insignifiante devient monstrueuse. C’est ainsi que le déracinement des masses favorisé par la modernisation des transports et des media permet à « la haine patiente et vigilante des médiocres » de se répercuter à l’échelle du monde. Ce qui ne confrontait auparavant que des factions réduites se neutralisant entre elles dresse à présent les unes contre les autres des nations entières. A la multiplicité des ressentiments succède l’opposition frontale de deux blocs armés : « la rivalité des Pruneaux et des Riz prend une sorte de caractère universel ». Et Bernanos de conclure : « L’homme de bonne volonté n’a plus de parti, je me demande s’il aura demain une patrie ». Alors qu’ « aussi longtemps que les hommes vivent très près de la terre, comme formés et façonnés par elle, leur expérience [...] est une espèce de sainteté naturelle, qui s’exprime par l’indulgence et la sérénité, une forme de prudence », la destruction des repères traditionnels - repaires et remparts – fait de l’imbécile moderne un « végétal sans racines », créature hors-sol dont le regard « ne peut plus se poser sur rien de fixe » (Les Grands Cimetières sous la lune, 1938). Dans Voyage au bout de la nuit, Bardamu incarne l’anonyme égaré dans les foules indistinctes, rat craintif avalé par la masse humaine : « Précairement vêtu je me hâtai, transi, vers la fente la plus sombre [...], espérant que les passants ne me verraient qu’à peine au milieu d’eux » ; « Dans la rue que j’avais choisie, vraiment la plus mince de toutes, pas plus épaisse qu’un gros ruisseau de chez nous [...], il en cheminait déjà tellement d’autres gens [...] qu’ils m’emmenèrent avec eux comme une ombre ». Dominé, à l’instar de Bardamu, par le besoin d’« être ailleurs et loin », par « cette folie d’avancer qui [le] possède », irrépressible appel à sans cesse « foutre le camp », « sans laisser de traces ni d’adresse » ; condamné à « continuer [s]a sale route », à « vadrouiller dans le brouillard et dans la plainte », le déraciné, éternel anonyme, « sous-homme claudicant », apparaît alors comme une sorte de nouveau Sisyphe, non pas heureux, mais résigné : « Il ne restait plus qu’à partir une fois de plus ». « Laiss[ant] la fièvre [lui] cacher la vie », Bardamu est un aveugle en marche conduit par un autre aveugle (Robinson blessé aux yeux par sa propre folie) : Œdipe chassé de la Cité des hommes, Œdipe guidé par Œdipe. Non, décidément, « la race des hommes n’est jamais tranquille ».

31 octobre 2012

J'écris pour les analphabètes

Artaud.JPGLa question n'étant pas pour moi de savoir ce qui parviendrait à s'insinuer dans les cadres du langage écrit,
mais dans la trâme de mon âme en vie.
Par quels mots entrés au couteau dans la carnation qui demeure,
dans une incarnation qui meure bien sous la travée de la flamme-îlot d'une lanterne d'échafaud.
Je veux dire dont la viande rutile, opaque et rétive, flatulente vide, proliférante utile, appétissante acide.
Par quels mots je pourrai entrer dans le fil de cette viande torve (je dis TORVE, ça veut dire louche, mais en grec il y a tavaturi et tavaturi veut dire bruit, etc.).
Viande à saigner sous le marteau,
qu'on extirpe à coups de couteau.
Je ne suis donc pas parvenu à introduire ma trame dans ces poèmes avortés,
à sertir dans leurs mots non mon âme, oh pas mon âme, mais ma pression, l'opacité de ma congénitale tension, de mon exorbitante et aride oppression.
Je suis un génital inné, à y regarder de près cela veut dire que je ne me suis jamais réalisé.
Il y a des imbéciles qui se croient des êtres, êtres par innéité.
Moi je suis celui qui pour être doit fouetter son innéité.
Celui qui par innéité est celui qui doit être un être, c'est-à-dire toujours fouetter cet espèce de négatif chenil, ô chiennes d'impossibilités. [...]
L'inspiration n'est qu'un foetus et le verbe aussi n'est qu'un foetus. Je sais que quand j'ai voulu écrire j'ai raté mes mots et c'est tout.
Et je n'ai jamais rien su de plus.
Que mes phrases sonnent le français où le papou c'est exactement ce dont je me fous.
Mais si j'enfonce un mot violent comme un clou je veux qu'il suppurre dans la phrase comme un ecchymose à cent trous. On ne reproche pas à un écrivain un mot obscène parce qu'obscène, on lui reproche s'il est gratuit, je veux dire plat et sans gris-gris.
Sous la grammaire il y a la pensée qui est un opprobre plus fort à vaincre, une vierge beaucoup plus revêche, beaucoup plus rêche à outrepasser quand on la prend pour un fait inné. Car la pensée est une matronne qui n'a pas toujours existé.
Mais que les mots enflés de ma vie s'enflent ensuite tout seuls de vivre dans le b a - ba de l'écrit. C'est pour les analphabètes que j'écris.
Qu'un poète pousse des cris, c'est bonne broche pour l'infini peut-être, mais il faut que la broche soit cuite dans - etc., etc. [...] Les paroles sont un limon qu'on n'éclaire pas du côté de l'être mais du côté de son agonie.
Moi poète j'entends des voix qui ne sont plus du monde des idées.
Car là où je suis il n'y a plus à penser.
La liberté n'est plus qu'un poncif plus insupportable que l'esclavage.
Et la cruauté l'application d'une idée.
Carné d'incarné de volonté osseuse sur cartilages de volonté rentrée, mes voix ne s'appellent pas Titania,
Ophélie, Béatrice, Ulysse, Morella ou Ligeia, Eschyle, Hamlet ou Penthésilée,
elles ont un heurt de sarcophage hostile, une friture de viande brûlée [...].
La canne des Nouvelles Révélations de l'Être est tombée dans la poche noire, et la petite épée aussi. Une autre canne y est préparée qui accompagnera mes œuvres complètes, dans une bataille corps à corps non avec des idées mais avec les singes qui ne cessent de les enfourcher du haut en bas de ma conscience, dans mon organisme par eux carié.
Car ce ne sont pas des idées mais des êtres qui font ploc ploc dans ma sexualité, et je ne supporterai pas éternellement que la sexualité universelle me carapace, et me draine de la tête aux pieds. Ma canne sera ce livre outré appelé par d'antiques races aujourd'hui mortes et tisonnées dans mes fibres, comme des filles excoriées.

Antonin ARTAUD, extraits de « Préambule », poème écrit en 1946, après neuf ans d'internement en asile d'aliénés, pour servir de préface à ses œuvres complètes que Gallimard prévoyait alors de publier [Autoportrait, décembre 1946].

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25 octobre 2012

Le baiser, la trahison et l'agonie

Carav.JPG« C’est à la trahison qu’Il pense, et elle y pense comme lui. C'est sur la trahison qu'Il pleure, c'est l'exécrable idée de la trahison qu'Il essaie vainement de rejeter hors de lui, goutte à goutte, avec la sueur de sang… Il a aimé comme un homme, humainement, l'humble hoirie de l'homme, son pauvre foyer, sa table, son pain et son vin - les routes grises, dorées par l'averse, les villages avec leurs fumées, les petites maisons dans les haies d'épines, la paix du soir qui tombe, et les enfants jouant sur le seuil. Il a aimé tout cela humainement, à la manière d'un homme, mais comme aucun homme ne l'avait jamais aimé, ne l'aimerait jamais. Si purement, si étroitement, avec ce cœur qu'Il avait fait pour cela, de ses propres mains. Et la veille, tandis que les derniers disciples discutaient entre eux l'étape du lendemain, le gîte et les vivres ainsi que font les soldats avant une marche de nuit, - un peu honteux tout de même de laisser le Rabbi monter là-haut, presque seul - criant fort, exprès, de leurs grasses voix paysannes en se donnant des claques sur l'épaule, selon l'usage des bouviers et des maquignons, Lui, cependant, bénissant les prémices de sa prochaine agonie, ainsi qu'Il avait béni ce jour même la vigne et le froment, consacrant pour les siens, pour la douloureuse espèce, son œuvre, le Corps sacré, Il l'offrit à tous les hommes, Il l'éleva vers eux de ses mains saintes et vénérables, par-dessus la large terre endormie, dont il avait tant aimé les saisons. Il l'offrit une fois, une fois pour toutes, encore dans l'éclat et la force de sa jeunesse, avant de le livrer à la Peur, de le laisser face à face avec la hideuse Peur, cette interminable nuit, jusqu'à la rémission du matin. Et sans doute Il l'offrit à tous les hommes, mais Il ne pensait qu'à un seul. Le seul auquel ce Corps appartînt véritablement, humainement, comme celui d'un esclave à son maître, s'étant emparé de lui par ruse, en ayant déjà disposé ainsi que d'un bien légitime, en vertu d'un contrat de vente en due forme, correct. Le seul ainsi qui pût défier la miséricorde, entrer de plain-pied dans le désespoir, faire du désespoir sa demeure, se couvrir du désespoir ainsi que le premier meurtrier s'était couvert de la nuit. Le seul homme entre les hommes qui possédât réellement quelque chose, fût pourvu, n'ayant plus rien désormais à recevoir de personne, éternellement. »

Georges Bernanos, La Joie (1928), Œuvres romanesques, Pléiade, Gallimard, p. 684 [Le Caravage, Le baiser de Judas, 1603]

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24 octobre 2012

Cette évaporation (opiniâtre et sourde) qui m'ensilence

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En voyant hier un étrange et beau film, L'évaporation de l'homme, faux documentaire de Shohei IMAMURA sur les disparitions brutales au Japon, île étroite et tordue, cette angoisse soudaine et banale qui me poursuit au coeur de nuit, en lisant Bernanos : "Qui donc me connaît vraiment ?"

Ni moi bien sûr, moins que personne (aveugle autant qu'opaque l'homme à lui-même), ni ma mère qui m'a porté, nourri, formé et qui m'aime et que j'aime (telle en effet la source de l'angoisse : une femme qui dit du disparu : "Je le connais - comme si je l'avais fait"), ni tel ami profond (à chacun sa parcelle d'être, on se divise plus facilement qu'on ne s'unit), ni tel confesseur perspicace (rare Donissan, rare Chevance, rare Ambricourt !), ni tel dévaliseur d'âme à la curiosité louche (le soupçonneux qui gratte, gratte et découvre sa propre stupeur) - Dieu seul sans doute - interior intime meo et superior summo meo (« plus intime que l'intime de moi-même et plus élevé que les cimes de moi-même », saint Augustin, Confessions, III, 6, 11) - qui sonde impitoyablement ce néant que j'accumule fébrile au fond de moi, « vaste énigme », « vaste abîme », et si je veux être juste, vaste imposture, éparse - intrusive - irrepentie. Eclatement ou recueillement, diffraction ou réflexion. Je balance, m'égare et me traverse ("on" me traverse plutôt, sentier battu qu'on ne voit plus). J'explose, je me dilue, ça chauffe, ça grésille, ça bout, et bientôt, une fois levé l'astre exigeant comme un soleil, je m'évapore. C'est physique, on aurait tort de s'étonner. L'être dispendieux s'arrache au réel, aux exigences de sa propre chair spirituelle, et se perd, indistinct et absurde, en mille aéronefs sans plan de vol, écartelés aux vents farouches.

Et pourtant, Dieu compose et recompose tout (et donc aussi moi-même) ce que le mal s'épuise à défaire (Satan, empoisonneur de sources, à rebours de toute fécondité) : « Nel suo profondo vidi che s'interna, / Legato con amore in un volume, / Ciò che per l'universo si squaderna » (« Dans sa profondeur je vis que se recueille, lié avec amour en un volume, ce qui dans l'univers s'éparpille », Dante face à la vision de la clarté divine dans le trente-troisième et ultime chant du Paradis).

23 octobre 2012

Si, c'est grave, de jouer avec l'enfant comme avec une poupée

17 NOV MARCHE SOLIDAIRE.jpgRéponse à un ami qui s'étonne que le projet de loi du gouvernement sur le mariage et l'adoption fasse tant de remous ("Est-ce si grave?", s'interroge-t-il) :

"Oui, cher D., anthropologiquement, dire que "deux hommes" ou "deux femmes", c'est la même chose pour un enfant (pour sa naissance et sa croissance) que "un homme ET une femme", c'est assez grave. Oui, philosophiquement, faire primer le désir des adultes sur le droit des enfants, c'est assez grave. Oui,  juridiquement, changer la nature du mariage civil pour permettre à certains d’y accéder au nom d’une « égalité des droits » qui nie les différences de fait, c'est assez grave. Oui, politiquement, s'efforcer de masquer l'impuissance économique du gouvernement par des évolutions sociétales qui ne touchent qu'une infime minorité de personnes, et qui aura pourtant des conséquences désastreuses sur l'ensemble de la société, c'est assez grave. Oui, humainement, en temps de crise globale prolongée, alors que toutes les familles souffrent, amplifier la précarité familiale en l'accumulant à la précarité sociale, oui, cher D., je trouve cela grave, injuste, et précisément anti-social."

Et c'est pourquoi, après le bel happening lyonnais d'Alliance Vita ce midi, je participerai le samedi 17 novembre à la Marche solidaire qu'organise, avec d'autres, l'association de protection de l'enfance, "Cosette & Gavroche", pour résister, pacifiquement mais fermement, à cet injuste et discriminatoire projet de loi sur l'ouverture du mariage et de l'adoption (et bientôt, des PMA et GPA) aux couples de même sexe.

20 octobre 2012

Je ne suis pas dressé, je suis seulement debout

"LA LIBERTÉ POUR QUOI FAIRE ? ou la proclamation aux imbéciles", libre adaptation de La liberté pour quoi faire ? et de La France contre les robots de Georges Bernanos, par Jacques ALLAIRE et Jean-Pierre BARO, spectacle joué un peu partout en France - après lequel je cours avide depuis trois ans...

19 octobre 2012

L'intervalle, le désir et l'appel

Michèle Frank.JPG« Son affaire à ce qu'il imagine n'était pas d'attendre, mais de conquérir et de posséder
Ce qu'il peut, comme s'il y avait rien qui ne Vous appartînt et comme s'il pouvait être ailleurs que là où Vous êtes.
Mais, Seigneur, il n’est pas si facile de Vous échapper, et s’il ne va pas à Vous par ce qu’il a de clair, qu’il y aille par ce qu’il a d’obscur ; et par ce qu’il a de direct, qu’il y aille par ce qu’il a d’indirect ; et par ce qu’il a de simple,
Qu’il y aille par ce qu’il a en lui de nombreux, et de laborieux et d’entremêlé,
Et s’il désire le mal, que ce soit un tel mal qu’il ne soit compatible qu’avec le bien,
Et s’il désire le désordre, un tel désordre qu’il implique l’ébranlement et la fissure de ces murailles autour de lui qui lui barraient le salut,
Je dis à lui et à cette multitude avec lui qu’il implique obscurément.
Car il est de ceux-là qui ne peuvent se sauver qu'en sauvant toute cette masse qui prend leur forme derrière eux.
Et déjà Vous lui avez appris le désir, mais il ne se doute pas encore ce que c'est que d'être désiré. Apprenez-lui que Vous n'êtes pas le seul à pouvoir être absent ! Liez-le par le poids de cet autre être sans lui si beau qui l'appelle à travers l'intervalle ! Faites de lui un homme blessé parce qu'une fois en cette vie il a vu la figure d'un ange ! »

Paul Claudel, Le Soulier de satin, Première Journée, scène première, Théâtre, II, Pléiade, p.668. [Oeuvre de Michèle Frank]

20:05 Publié dans Alternatives, Littérature | Commentaires (1) |