24 novembre 2012

« Vous n’êtes point l’apôtre d’un nouvel évangile ! »

Morale.pngL'illusion de la neutralité laïque : mise à flots d'une tribune écrite en septembre, à ce jour impubliée :

En matière morale encore moins qu’ailleurs, nul ne saurait prétendre à l’objectivité. Or, dans un entretien au JDD donné le 1er septembre pour la rentrée scolaire, M. Vincent Peillon, Ministre de l'Education nationale, a déclaré : « La morale laïque c’est comprendre ce qui est juste, distinguer le bien du mal, c’est aussi des devoirs autant que des droits, des vertus, et surtout des valeurs ». Mais parler de « morale laïque », ce n’est pas parler de « la morale » (1), c’est évoquer une morale singulière, qui tantôt rejoint, tantôt contredit d’autres morales à vocation universelle. Si le sens moral est une faculté universelle, s’il existe une morale naturelle, commune à toute l’humanité, aucune morale particulière, profane ou sacrée, n’est neutre, et cela d’abord parce qu’elle est transmise par des êtres subjectifs, parents ou professeurs. Considérer l’universalité de la « morale laïque » comme indiscutable, parce que fondée sur les « principes de raison et d’humanité », relève d’une certaine malhonnêteté intellectuelle. Prescrire une « morale laïque » à travers un enseignement, qui plus est évalué, noté, comme une équation mathématique, pose de graves problèmes quant à la liberté de conscience. L’Education Nationale est-elle dépositaire du bien et du mal ? Après avoir reproché à l’Eglise d’imposer sa vision du monde à tous, laissera-t-on l’Ecole faire de même ? S’il peut y avoir consensus sur des principes de base du savoir-vivre – l’honnêteté, la politesse, le respect, la solidarité, etc. – il ne saurait y avoir d’unanimité quant aux questions de conscience, même si bien sûr la vérité est une et indivisible. Certes, il est bon que l’école aide l’élève à interroger ses convictions personnelles, mais il est dangereux qu’elle prétende lui en arracher certaines pour lui en inculquer d’autres. Si la « morale laïque », c’est le respect de la loi établie, n’oublions pas que ce qui est légal n’est pas forcément juste. L’école doit rester humble pour se limiter à transmettre des savoirs et des savoir-faire, sans empiéter sur le territoire sacré de la conscience. Telle était du moins la consigne donnée par Jules Ferry à l’instituteur en 1883 : « Vous n’êtes point l’apôtre d’un nouvel évangile ! »

A cet égard, la prétention affichée par M. Peillon d’« arracher l’élève à tous les déterminismes, familial, ethnique, social, intellectuel » est inquiétante. Aider l’élève à s’ouvrir à d’autres conceptions que les siennes est une nécessité pour qu’il puisse fonder ses propres choix moraux et philosophiques en toute liberté, mais l’école n’outrepasse-t-elle pas sa mission lorsqu’elle prétend « exerce[r] un pouvoir spirituel dans la société » ? Dans la mesure où nul professeur ne saurait être parfaitement objectif – illusion de le croire, mensonge de le laisser croire – l’école doit au contraire se recentrer sur les savoirs fondamentaux, et laisser aux autres éducateurs – au premier rang desquels les parents – la responsabilité de transmettre, dans la sphère privée, des convictions intimes. Ainsi l’école doit-elle former les intelligences sans les formater, les éveiller sans les contraindre. Dans une démocratie, en matière éducative, il ne s’agit pas d’« arracher » mais d’accompagner : le professeur doit être un tuteur plutôt qu’un sarcleur.Pour que l’école soit le creuset de l’unité nationale et de la paix sociale, il importe qu’elle donne à tous les jeunes Français des valeurs et des références communes, non pas contre, mais au-delà de leurs « déterminismes » respectifs. La noblesse de l’école républicaine est de chercher à résorber les fractures communautaires à travers le partage des identités diverses, non pas d’éradiquer les héritages.Autrement dit, l'école n’a pas pour mission d’araser, mais d’harmoniser.

Morale.pngNous sommes aujourd’hui face à deux risques majeurs : le premier, la standardisation qui nivelle, entraîne le second, la communautarisation qui divise. Si l’école veut limiter ces phénomènes de fermeture identitaire, et il le faut, tout en respectant la liberté d’éducation des parents (rappelons que ce sont eux qui déléguent une part de leur responsabilité éducative à l’école publique et non l’inverse !), il faut cesser de percevoir les différents niveaux d’identité comme concurrents – famille vs école, communauté religieuse vs nation, etc. – pour les appréhender en cercles concentriques qui vont de la personne irréductible à l’unique famille humaine et fondent, de manière complémentaire, l’identité du citoyen en puissance qu’est l’élève. Chacun des cercles intermédiaires est nécessaire mais insuffisant : si l’un se prétend unique et absolu au détriment des autres, c'est alors qu'il y a danger. Nos différents déterminismes, racines plutôt qu’entraves, sont une force d’incarnation dans le réel : en nous reliant dans le temps et l’espace à nos semblables, ils nous évitent d’être des feuilles mortes emportées par le caprice des vents, avant de pourrir entassées. L’homme n’est pas un être auto-construit, c’est d’abord et avant tout un héritier. L’enracinement dans une tradition, familiale, associative, nationale, est le meilleur antidote à la précarisation accélérée que subissent culturellement et professionnellement les nouvelles générations dans un monde en perpétuelle mutation. A moins que nous voulions façonner des petits clones interchangeables, porteurs d’une morale républicaine désincarnée, il nous faut veiller à ce que chacun trouve à l’intérieur même de son identité particulière une voie vers cet universalisme en acte qui fonde notre République. Laissons chaque élève faire l’expérience de ses propres limites et construire sa propre identité en le plaçant face au visage de l’autre. Laissons-le articuler lui-même ce qui lui vient de ses origines personnelles et ce qui lui vient des valeurs collectives de la société. Car nous ne voulons pas une morale consensuelle minimaliste, nous voulons une coexistence libre des morales sous l'idéal commun de la France.

1) Catégorie philosophique que l’on définira avec les propres mots du Ministre comme une « obligation intérieure [et] personnelle [liées à] toutes les questions que l’on se pose sur le sens de l’existence humaine, sur le rapport à soi, aux autres, à ce qui fait une vie heureuse ou une vie bonne ».

14:31 Publié dans Mes réflexions, Politique | Commentaires (1) |

Commentaires

Excellent.

Écrit par : Giuliani | 03 décembre 2012

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