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14 juin 2013

A quoi bon reculer ? vivre, c'est résister

Temp.JPG« Je hais les indifférents. Comme Friedrich Hebbel, je pense que "vivre, c'est résister". Il ne saurait y avoir seulement des hommes, des étrangers à la cité. Un homme ne peut vivre véritablement sans être un citoyen et sans résister, car l'indifférence, c'est l'apathie, le parasitisme, et la lâcheté, non la vie.

L’indifférence est le poids mort de l’histoire. C’est le boulet de plomb de l'inventeur, la matière inerte où s'enfoncent les enthousiasmes les plus éclatants, le marécage qui entoure l'ancienne cité et la défend mieux que les murailles les plus solides, mieux encore que la poitrine de ses guerriers, parce qu'elle engloutir ses assaillants dans ses goulées de limon, les décime et les décourage jusqu'à les faire renoncer parfois à leur entreprise héroïque. L’indifférence opère puissamment à travers l’histoire. Elle opère passivement, mais elle opère. C’est la fatalité ; c’est ce sur quoi l’on ne peut compter ; c’est ce qui bouleverse les programmes, renverse les plans les mieux construits ; c’est la matière brute qui se rebelle contre l’intelligence vient l'assommer. Ce qui se passe, le mal qui frappe le monde est moins dû à l’initiative de quelques uns qu’à l’indifférence et à l’absentéisme du plus grand nombre. Ce qui advient, n'advient pas tant parce que quelques uns veulent que cela advienne, mais parce que la masse des hommes abdique sa volonté, laisse faire, laisse s'amasser les nœuds que seule une épée pourra ensuite trancher, laisse promulguer les lois que seule une révolte pourra ensuite abroger, laisse arriver au pouvoir les hommes que seule une révolution pourra ensuite chasser.

Des faits mûrissent dans l’ombre, quelques mains, qui échappent à tout contrôle, tissent la toile de la vie collective, et la masse l'ignore, parce qu'elle ne s’en soucie point. Les destins d’une époque se trouvent ainsi manipulés en fonction des visions étroites, des objectifs immédiats, des ambitions et des passions personnelles de petits groupes actifs, et la masse l'ignore parce qu'elle ne s'en soucie pas. Mais les faits qui ont mûri finissent par se déclarer, mais la toile tissée dans l’ombre est enfin achevée, et alors il semble que la fatalité emporte les choses et les hommes, il semble que l'histoire ne soit qu'un énorme phénomène naturel, une éruption, un tremblement de terre, duquel tous sont victimes, ceux qui l'ont voulu et ceux qui ne l'ont pas voulu, ceux qui savaient et ceux qui ne savaient pas, ceux qui ont agi et ceux qui n'ont rien fait. Et ces derniers se fâchent, voudraient échapper aux conséquences, ils voudraient qu'il soit clair que non, ils ne voulaient pas cela, que non, ils ne sont pas responsables. Certains se mettent à pleurnicher de manière pathétique, d'autres blasphèment avec obscénité, mais rares sont ceux qui se demandent : et si moi aussi j'avais fait mon devoir, si j’avais tenté de faire valoir ma volonté, mon conseil, serait-il advenu ce qui est advenu ? Pourtant ils sont rares ceux qui se reprochent leur indifférence, leur scepticisme, et plus rares encore ceux qui regrettent de ne pas avoir prêté leurs bras et leur activité à ces groupes de citoyens qui ont combattu et se sont proposé de procurer tel ou tel bien, précisément pour éviter ce mal.

La plupart d'entre eux, au contraire, une fois les événements accomplis, préfèrent parler de faillite, de décadence, de valeurs oubliées, d'idéaux effondrés. Et ils s'obstinent ainsi à récuser toute responsabilité personnelle. Le problème n’est pas qu'ils soient incapables d'envisager des solutions pour les problèmes les plus urgents, mais que ces solutions restent superbement infécondes, que leur contribution à la vie collective n'est animée par aucune lumière morale ; c'est le produit des curiosités intellectuelles, et non pas de ce sens poignant des responsabilités historiques qui demande à tous d'être actifs, et n'admet aucune indifférence, aucune agnosticisme.

Je hais les indifférents en raison de l'ennui que me procurent les pleurnicheries des éternels innocents. Je demande des comptes à chacun d’entre eux : comment avez-vous assumé la tâche que la vie vous a confiée et qu'elle vous confie tous les jours ? Je demande : qu'avez-vous fait, et surtout, que n'avez-vous pas fait ? Et je sens que je pourrai être inexorable, que je ne vais pas gaspiller ma pitié, que je ne vais pas pleurer avec eux. Je suis résistant, je vis, je sens déjà battre dans les consciences viriles de mon camp l'activité des cités futures que nous sommes en train de construire. Et dans ce camp, la chaîne sociale n'épargne personne, et dans ce camp, ce qui arrive n'est pas dû au hasard ou à la fatalité ; c'est l'oeuvre intelligente des citoyens. Dans mon camp, personne ne reste à la fenêtre pour regarder un petit nombre se sacrifier et se saigner en se sacrifiant. Et jamais celui qui reste à la fenêtre, en embuscade, ne veut profiter du peu de bien que l'activité de ce petit nombre peut apporter, jamais il ne défoule sa déception en insultant le sacrifié, le saigné, parce qu'il aurait échoué dans son intention. »

Extraits adaptés de "Odio gli indifferenti" d'Antonio GRAMSCI, La Città futura, 11 février 1917, Payot-Rivages, 2012 [Tony Rayl - Yuma Pioneer via Associated Press].

Commentaires

Oui les indifférents ceux qui peuplent nos villages et nos villes. Ceux qui prétendent avoir la foi en Dieu et qui n'ont pas de foi en l'homme alors que leur Seigneur s'est fait homme pour que les humains aiment Dieu à traversles hommes leurs compagnons

Je ne supporte pas l'indifférence...la mienne d'abord toujours prête à poindre.;..lorsque je me dis: "je ne peux pas tout faire"....mais je n'aime pas non plus l'indifférence des autres....Cette petite indifférence, qui est distillée au jour le jour dans des petites choses...si petite que l'écharde dans mes doigts mais qui devient si grosse que la poutre dans mon oeil !

Écrit par : lepauvrejob | 31 octobre 2012

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